Les jolis «mensonges» de Laure Prouvost

Le 24 mars 2017, par Harry Kampianne

Conteuse espiègle, elle truffe ses histoires de personnages fictifs et réels. Un ensemble de mondes parallèles dont nous avons pu mesurer l’humour et la poésie au sein de l’atelier anversois où l’artiste leur donne vie.

Laure Prouvost posant avec une écrevisse en verre de Murano, Italie.
© Harry Kampianne

C’est la seule artiste française, à ce jour, à avoir décroché le prestigieux Turner Prize, décerné à un artiste de moins de 50 ans résidant en Grande-Bretagne. Que sait-on vraiment d’elle ? La reconnaissance de son œuvre sur la scène internationale est surtout anglo-saxonne, même si l’Hexagone lui a offert quelques échappées belles, telles que la Biennale de Lyon, la FIAC ou encore la galerie Nathalie Obadia, suivant à la trace ce merveilleux OVNI. Perçue comme une vidéaste enchevêtrant un kaléidoscope d’histoires courtes et débridées, Laure Prouvost court-circuite les dogmes de la narration classique : «Je joue sur l’idée du faux-semblant, dit-elle, du trompe-l’œil en images et en émotions. J’aime quand la structure sociale se dilue dans le rêve.»

"Je joue sur l’idée du faux-semblant, du trompe-l’œil. j’aime quand la structure sociale se dilue dans le rêve."

Une histoire de famille
Ses vidéos, mêlant les faits, la fiction, l’histoire de l’art  elle s’invente un grand-père artiste conceptuel, ami de Kurt Schwitters  et les technologies modernes, poussent le visiteur à s’interroger sur les frontières brumeuses qui séparent le réel de la fiction. On s’y perd, on se noie, on revient à la surface. La poésie et l’humour sont de la fête… surtout lorsqu’elle vous répond avec une belle candeur que son grand-père virtuel n’est toujours pas sorti de son tunnel, creusé depuis Londres pour atteindre l’Afrique. Et quand vous lui demandez si elle a tout de même des nouvelles de cet aïeul excentrique, elle vous répond avec un sourire espiègle : «Non. Il pioche encore, je suppose. Je ne sais pas si je le reverrai un jour. C’est surtout dur pour ma grand-mère…» Encore un personnage factice, inspiré d’Edith Thomas, la compagne de Kurt Schwitters, qui avait pour habitude de demander à son cher et tendre : Dou you want tee ? Cela donnera Wantee, titre de l’aventure fictionnelle qui vaudra à Laure Prouvost de remporter le fameux Turner Prize en 2013. Néanmoins, libre à elle de nous faire croire qu’une vraie grand-mère, en chair et en os, «sculpte des objets en terre cuite ou en céramique, et fait aussi de la tapisserie [qu’elle] incorpore dans [s]es installations». Sa petite fille, Céleste, s’intéresse déjà aux histoires de maman. «Mon travail est une histoire familiale. Je joue avec l’immédiateté du moment, avec cette porosité entre la fiction et le réel. Il y a un désir de s’y perdre, de creuser, d’imaginer des mondes parallèles, éphémères et fragiles.» Histoires courtes que l’artiste métamorphose principalement par le biais de la vidéo, son arme de narration massive, accompagnée souvent d’installations poétiques où se greffe un goût prononcé pour la fable. Laure Prouvost utilise les technologies de son époque. Elle archive, décante un flux quotidien d’images et de textes, les associe à des combinaisons de photos prises parfois à partir de son Smartphone. «Je suis dans l’anxiété et la sensation, ajoute-t-elle, avec ce fil tendu entre le rêve et la poésie. La vidéo est un trompe-l’œil d’émotions. Je dirais d’une certaine façon que mon écriture est vidéographique, ce qui me permet d’obtenir une narration hors temps et loin de toute chronologie. Il m’est arrivé de travailler avec de jeunes adolescents, notamment au Musée départemental d’art contemporain de Rochechouart en 2015 et à l’Espace Fahrenheit à Los Angeles en 2016, mais je joue avant tout sur l’image et le son avec un montage très découpé. Il n’y a pas de script ou de story-board. Les sensations et les images viennent au fur et à mesure.»

 

Diner Party, 2015, tapisserie, 262 x 866 x 8 cm. courtesy de l’artiste, Galerie Nathalie Obadia (Paris/Bruxelles) et Cartier/Gebauer (Berlin)
Diner Party, 2015, tapisserie, 262 866 cm.
courtesy de l’artiste, Galerie Nathalie Obadia (Paris/Bruxelles) et Cartier/Gebauer (Berlin)

Londres : Une éducation cosmopolite
Laure Prouvost, c’est aussi cette petite Lilloise de 18 ans fraîchement débarquée à Londres pour suivre les cours du Goldsmith College et de la Saint Martin School of Arts and Design, pourvoyeuse d’icônes de l’art contemporain tels Gilbert & George, Alexander McQueen ou John Galliano. «J’ai une affection particulière pour l’Angleterre. Londres est une ville excentrique avec d’énormes ouvertures sur les différents courants artistiques, même si c’est moins le cas aujourd’hui. Je m’y suis construite en tant qu’artiste. Une partie de moi est Britannique, une autre est Française et également Belge, pour avoir commencé mes études à l’Institut Saint-Luc à Tournai.» Un cocktail plutôt charmant qu’elle maîtrise avec beaucoup de fantaisie. Son humour «british» peut parfois se doter d’une faconde rabelaisienne ou surréaliste, au détour de quelques-unes de ses installations organiques débordantes de sons, de couleurs et de lumières comme Diner Party (2015) ou TV Mantelpiece (2016). L’image vidéo est certes prégnante mais ses collages, ses peintures et autres sculptures revisitent les techniques traditionnelles avec un habillage un brin cocasse et ludique. Si bizarre que cela puisse paraître, aucune loufoquerie gratuite ne vient perturber ce sympathique maelström d’images et d’objets détenteurs, à eux seuls, d’une déferlante de petites histoires. Une œuvre interactive qui permet au spectateur d’interpréter une réalité vécue comme un roman, où sont déjà archivées de multiples interprétations.

 

Reading Shovel, 2015, technique mixte, 153 x 52 x 48 cm. © Bertrand HUET/TUTTI IMAGE. Courtesy de l’artiste et Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelle
Reading Shovel, 2015, technique mixte, 153 52 48 cm.
© Bertrand HUET/TUTTI IMAGE. Courtesy de l’artiste et Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles

La fragilité du réel
Son atelier anversois fourmille de photos punaisées au mur, dont un décor de commissariat de police en effervescence, mais aussi de verroteries et de figurines hétéroclites. Certaines viennent de Murano. «Je les utilise à diverses reprises dans mes projets, un peu au dernier moment et souvent dans l’immédiateté. La trame du sujet se crée au fur et à mesure que je monte l’installation.» Peut-on assimiler ce procédé à de l’urgence ? Pas vraiment, si nous prenons le temps de plonger dans cet univers chamarré et éclectique. Malgré une structure sociale qu’elle qualifie de «molle», pour décrire la friabilité et la fragilité du réel, chaque élément correspond à un organigramme bien précis. Le concept de véracité est chamboulé, trituré, transformé en de multiples expériences.  Depuis qu’on lui a décerné le Max Mara Art Prize for Women en 2011 et celui du Turner Prize, deux ans plus tard, les propositions ne manquent pas. Un programme lourd qu’elle gère avec sérénité, heureuse tout de même de savoir qu’elle aura deux ans pour monter une exposition au Muhka, à Anvers. «Je ne me plains pas. C’est une chance inouïe d’être autant sollicitée, mais finaliser un projet, voire deux, en six mois, cela demande une énergie incroyable. En contrepartie, j’ai la possibilité de reprendre certaines histoires là où je les avais laissées, de leur redonner une nouvelle vie, un nouveau souffle…» Alors certes, avec ce grand-père disparu dans le tunnel de nos histoires, cette grand-mère vous proposant une tasse de thé au détour d’une image, tissant aussi quelques tapisseries pour passer le temps et affirmant être née à Sydwansea  amusez-vous à chercher sur une carte  et vivre à Tokyo entre un mobil-home et le désert croate… Laure Prouvost n’est pas qu’une sacrée conteuse, elle revendique haut et fort la beauté du mensonge parfait.

 

LAURE PROUVOST
EN 5 DATES

1978
Naissance à Croix
2011
Lauréate du prix Max Mara Art Prize for Women
2013
Lauréate du Turner Prize
2014
«This is the visit», Nathalie Obadia (Paris) ; FIAC Grand Palais
2015
«On ira loin» au Musée départemental d’art contemporain de Rochechouart
À VOIR
«Para/Fiction» (solo show), Witte de With, Rotterdam, www.wdw.nl - Jusqu’au 2 avril ;
«Wot it Talk» (solo show), Centre for Contemporary Art Laznia, CCA, Gdansk (Pologne), www.laznia.pl - Jusqu’au 30 avril.
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