Les Invalides, temple des âmes et des corps

Le 19 mars 2020, par Marie-Laure Castelnau

Il y a trois cent cinquante ans était fondé l’hôtel des Invalides. Entre cryptes, cours, caveaux et chapelles, retour sur l’histoire d’un ensemble architectural à nul autre pareil.

L’hôtel national des Invalides.
© Paris, musée de l’Armée/Pierre Antoine

Au XVIIe siècle, Paris compte de nombreux militaires démobilisés et blessés qui, sans ressources, traînent dans les rues ou sous les ponts, se bagarrent et accentuent l’insécurité dans la ville. Il n’existe alors aucun lieu pour les accueillir. Par l’ordonnance de février 1670, complétée par l’édit d’avril 1674, Louis XIV décide la construction d’« un hostel royal pour y loger tous les officiers et soldats tant estropiés que vieux et caduques » ayant dignement servi la France. Trois siècles et demi après l’acte fondateur du Roi-Soleil, dont le manuscrit original est conservé dans ses murs, l’hôtel des Invalides célèbre l’événement tout au long de l’année 2020 avec des concerts, colloques, spectacles et publications qui permettent de redécouvrir l’histoire d’un ensemble architectural unique. Pour loger ce nouvel édifice, Louis XIV choisit d’acheter un terrain situé près de Paris, dans la plaine de Grenelle, au bord de la Seine, et confie la réalisation du projet au marquis de Louvois, secrétaire d’État à la Guerre. Le chantier revient à Libéral Bruant, ingénieur du roi, à l’origine de la construction de la chapelle de l’hôpital de la Salpêtrière. Il est lancé en 1671 avec l’édification de la façade nord, sobre et monumentale : une parfaite illustration du style classique français dans la première partie du règne de Louis XIV. Imposante, elle s’étire sur cent toises du Châtelet (environ 195 mètres) pour célébrer la puissance royale et militaire. Derrière, un porche donne accès à une grande cour centrale (100 64 mètres environ), dont les bâtiments au décor sobre s’ordonnent autour d’un plan en quadrilatère, avec des arcades et une galerie intérieure qui rappellent la structure des couvents. Dans cette atmosphère claustrale, les soldats assistaient de manière très réglementée à des revues, des parades, des saluts aux emblèmes, mais ils devaient aussi prier et songer à leur propre salut. « Cette dimension religieuse de l’édifice est très importante », souligne Boris Bouget, historien de l’hôtel des Invalides.
 

Cour de l’hôtel national des Invalides. © Paris, musée de l’Armée/Pierre Antoine
Cour de l’hôtel national des Invalides.
© Paris, musée de l’Armée/Pierre Antoine


Un chantier d’à peine trois ans
Libéral Bruant travaille bien et vite. Il respecte le budget et les délais. En octobre 1674, l’hôtel est prêt à fonctionner et accueille les premiers pensionnaires, la plupart rescapés de la guerre de Trente Ans. Ils sont hébergés dans des chambres au premier étage donnant sur la cour d’honneur pavée et bénéficient de quatre grands réfectoires décorés de peintures murales illustrant les grandes batailles de Louis XIV. Le confort et l’hygiène apportés aux soldats blessés – notamment l’accès à l’eau courante – contrastent avec l’insalubrité qui règne dans la ville. Alors qu’il travaille avec succès, Bruant est finalement désavoué. Le plan qu’il propose pour l’édification de l’église Saint-Louis est jugé trop modeste par l’Académie. Au printemps 1676, il est remplacé par le jeune Jules Hardouin-Mansart dont le projet, composé de deux parties distinctes mais accolées, est estimé « fort beau ». L’église des soldats est achevée en 1679, tandis que la chapelle royale, composée d’une nef unique surmontée d’un dôme, est inaugurée par Louis XIV en 1706. Au soir de sa vie, en 1715, le roi y voit l’œuvre la plus utile de son règne, car « il est bien juste que les soldats, qui par leurs longs services et leur âge […] sont hors d’état de travailler, trouvent une retraite honorable ». Depuis l’origine, l’hôtel est bien plus qu’un hôpital : s’y trouvent un hospice, une caserne, un couvent et même, pendant un temps, un centre manufacturier produisant souliers, tapisseries et livres enluminés. À la fin du XVIIIe siècle, viennent s’ajouter les collections du musée des Plans-Reliefs. L’édifice sera très affecté par la Révolution : le 14 juillet 1789, le peuple en colère entre de force et dérobe fusils et canons pour prendre la Bastille. Sous le Consulat et l’Empire, l’hôtel jouit de la protection de Napoléon : il ordonne d’y transférer les cendres de Turenne puis le cœur de Vauban. Lorsque Louis-Philippe organise le retour du corps de l’Empereur en 1840, ce rôle de nécropole militaire est définitivement consacré. Sous le dôme, un imposant tombeau de quartzite rouge est édifié en 1862 sur les plans de l’architecte Louis Visconti pour accueillir les cendres de Napoléon, placées dans six cercueils s’emboîtant les uns dans les autres : le premier en fer-blanc, le deuxième en acajou, les troisième et quatrième en plomb, le cinquième en ébène et le sixième en chêne. L’arrivée de la dépouille et l’ouverture progressive au public ont accéléré le processus de patrimonialisation des Invalides qui seront classés au titre des monuments historiques en 1862.

 

Anonyme, Almanach pour l’année 1707 : le roi visite l’hôtel des Invalides, 28 septembre 1706, musée Carnavalet, Histoire de Paris. © Paris
Anonyme, Almanach pour l’année 1707 : le roi visite l’hôtel des Invalides, 28 septembre 1706, musée Carnavalet, Histoire de Paris.
© Paris Musées/musée Carnavalet 

Un hôpital, un musée, une nécropole
L’hôtel, prévu pour deux mille soldats, en accueillera parfois jusqu’à six mille. Après la guerre de 1870, l’activité hospitalière ralentit toutefois au profit de la fonction patrimoniale. Le gouverneur des Invalides décide alors de créer un musée qui deviendra, en 1905, le musée de l’Armée. À la fin du XIXe siècle, l’édifice héberge de hautes autorités militaires, tel le gouvernement militaire de Paris en 1897. À la fin de la Grande Guerre, l’infirmerie de l’hôtel reçoit un nouvel afflux de grands blessés et devient l’Institution nationale des Invalides. Le bâtiment connaît une grande effervescence patriotique, avec de multiples cérémonies, prolongée dans l’entre-deux-guerres par l’arrivée des dépouilles des principaux chefs militaires dans le caveau des gouverneurs – à l’exception de celle du maréchal Foch, déposée en 1937 dans le tombeau réalisé par Paul Landowski dans l’une des chapelles du dôme – que rejoindront les maréchaux Leclerc, Lyautey ou Juin après la Seconde Guerre mondiale. En 1967, un nouveau musée est créé aux Invalides, celui de l’ordre de la Libération. De grandes campagnes de restauration du monument ont été entreprises à la fin du XXe siècle, comme celle de la cour d’honneur ou de la dorure du dôme. Entièrement rénové en 2010, le musée de l’Armée se déploie désormais dans les espaces occupés autrefois par les soldats. Sur près de 30 000 m2, il présente l’une des collections de l’histoire militaire les plus riches au monde, avec près de 500 000 pièces, de la préhistoire à aujourd’hui. Sixième musée français le plus fréquenté, il accueille plus de 1,2 million de visiteurs par an.
Collections d’exception
Depuis la fondation de l’hôtel, l’Institution nationale des Invalides a conservé sa vocation originelle d’hôpital et de maison de soins, mais, au fil des siècles, sa mission initiale a évolué avec l’accueil d’un public ne se limitant plus aux seuls soldats. Hôpital et nécropole militaires, le site est aussi dévolu aux hommages de la nation à ceux morts en service, victimes d’attaques terroristes ou personnalités décédées. Principal représentant de l’institution, le gouverneur militaire de Paris partage le site avec quarante-sept organismes différents relevant de cinq ministères – Défense, Culture, Santé, Éducation nationale, Intérieur – et abrite trois musées : musée des Plans-Reliefs, musée de l’ordre de la Libération et musée de l’Armée. Le général Alexandre d’Andoque de Sériège, directeur du musée de l’Armée, célèbre aujourd’hui l’alliance admirable entre un bâtiment – chef-d’œuvre de l’architecture classique – et des collections d’exception. L’hôtel est à la fois un monument – « le plus remarquable de la terre » selon Montesquieu dans Les Lettres persanes (1721) – et une institution à nulle autre pareille, réunissant « charité et assistance, soin des âmes et des corps, gloire des armées et de la Nation, mémoire et histoire », se réjouit le directeur du musée de l’Armée.

à voir
Musée de l’Armée, hôtel national des Invalides,
129, rue de Grenelle, Paris VIIe, tél. : 01 44 42 38 77.
www.musee-armee.fr
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