Les Guerlain collectionneurs de majoliques

Le 20 janvier 2017, par Agathe Albi-Gervy

Les amateurs l’auront flairé : la dispersion des majoliques de la succession de Madame Jean-Pierre Guerlain fera date. Rareté, cohérence et qualité des pièces prouvent le goût sûr de cet illustre couple.

  

Son oncle Jacques a créé Mitsouko et Shalimar, son neveu Jean-Paul est l’auteur des fragrances Habit Rouge et Chamade… Jean-Pierre Guerlain n’était pas un nez. Doctorat en poche, il rejoint la maison familiale dès 1933, avant d’en prendre les rênes en 1970. Représentant la quatrième génération depuis la fondation de la parfumerie, en 1828, il œuvre au développement à l’étranger de la marque, dont il cédera la propriété au groupe LVMH en 1994, deux ans avant son décès. Son épouse Christiane, née Lesieur, était ce qu’il convient de nommer «une femme d’exception». Agent de liaison en Algérie durant la Seconde Guerre mondiale, elle s’est engagée par la suite en tant qu’infirmière-interprète, nommée lieutenant dans l’état-major du général de Lattre de Tassigny. L’hôpital américain de Paris, dont elle fut élue au conseil des gouverneurs, doit beaucoup à son soutien. Deux personnalités, donc, pour une collection homogène à l’identité bien marquée.
 

Naples, vers 1470. Albarello légèrement cintré, décor polychrome sur une face d’un buste de jeune femme de profil, inscription «Petrella», diam. 21,5 
Naples, vers 1470. Albarello légèrement cintré, décor polychrome sur une face d’un buste de jeune femme de profil, inscription «Petrella», diam. 21,5 cm, h. totale : 29,5 cm.
Estimation : 30 000/40 000 €

Pas un nez, mais un œil
Les Guerlain sont considérés comme l’une des grandes dynasties françaises de collectionneurs du XXe siècle. «Plusieurs membres de la famille étaient de vrais amateurs, avaient un goût véritable», souligne l’expert de la vente, Michel Vandermeersch. La passion de Jacques Guerlain pour l’impressionnisme est bien connue ; Monet, Renoir ou Sisley ont investi sa collection. Jean-Pierre, lui, s’intéressera particulièrement à la Haute Époque. Certaines de ses œuvres ont été dispersées à la fin des années 1980. Aujourd’hui, une trentaine de pièces sont proposées aux enchérisseurs. Trente seulement, nous direz-vous. Oui, mais des œuvres de qualité muséale, dont Michel Vandermeersch analyse le caractère exceptionnel : «Belles et rares, elles ont été finement ciblées, représentant des créations très précoces, de la fin du XVe siècle aux années 1530. Leur style correspond d’ailleurs à ce qui était collectionné à l’époque où Jean-Pierre Guerlain les a acquises, soit de l’avant-Guerre aux années 1960. Les amateurs actuels sont davantage versés dans les istoriati, les majoliques historiées. Cette collection nous transporte aussi dans l’histoire du goût, dans un autre temps du collectionnisme.» La qualité de cet ensemble transcende ainsi les époques, pour s’inscrire parmi les plus importants du genre. «Depuis la fameuse vente Adda orchestrée par Maurice Rheims, à laquelle j’ai pu assister en 1965, c’est la première dispersion que je vois de ce niveau en France. Il reste quelques collections similaires conservées dans les palais de certaines familles aristocrates italiennes, mais celle de Jean-Pierre Guerlain est unique en France.» Le plat à fond bleu de Faenza et les albarelli napolitains sont également comparables à ceux de la dispersion de référence, Italika, à Paris en mars 2005 (Artcurial). Autre indice de son importance : la présence de cinq majoliques de la fin du XVe siècle, si rares sur le marché. Le pedigree même des pièces prouve la méticulosité et l’exigence de l’amateur, puisqu’elles sont issues de prestigieuses collections constituées entre la fin du XIXe et la première moitié du siècle suivant.

 

Montelupo ou Deruta, vers 1460-1470. Albarello légèrement cintré, deux anses terminées par des pétales stylisés,orné sur une face du buste d’un jeune
Montelupo ou Deruta, vers 1460-1470. Albarello légèrement cintré, deux anses terminées par des pétales stylisés,
orné sur une face du buste d’un jeune homme de profil coiffé d’un bonnet, sur l’autre face d’un motif fleuri gothique, h. 21,3 cm, largeur maximale : 27 cm.

Estimation : 40 000/50 000 €

Une collection réévaluée
Cet ensemble n’avait pas été étudié depuis de nombreuses années. Grâce aux nouvelles techniques de recherche, certaines pièces ont pu être réévaluées ou réattribuées par Michel Vandermeersch. «Les esprits sont plus ouverts dans ce domaine qu’il y a trente ou quarante ans. On attribuait alors tous les istoriati à Urbino ; or, on sait aujourd’hui que les artistes voyageaient beaucoup et que d’autres villes ont donné des majoliques historiées.» Selon l’expert, les musées ont contribué à ce changement : «On étudie les styles d’un œil nouveau, plus précis et méticuleux. Les jeunes conservateurs italiens et français apportent ce regard, ils travaillent en vrais chercheurs et se posent sans cesse des questions, quitte à remettre en cause leurs acquis». Ainsi a-t-on pu attribuer à Montelupo les plats aux armes de la famille Orsini, donnés auparavant aux ateliers de Faenza du XVe siècle, ainsi que l’albarello de la même époque.

 

Nevers, XVIIe siècle. Paire de gourdes à col munies d’anses en forme de têtes de bélier, décor polychrome sur fond bleu ondé, h. 31,5 cm, largeur maxi
Nevers, XVIIe siècle. Paire de gourdes à col munies d’anses en forme de têtes de bélier, décor polychrome sur fond bleu ondé, h. 31,5 cm, largeur maximale : 20,5 cm.
Estimation : 25 000/30 000 €


Des Bella, un moine, des putti et des feuillages gothiques
Les productions italiennes dominent. De la fin du XVe siècle, on compte cinq pièces, parmi les plus précieuses de la collection. En premier lieu, un albarello créé à Montelupo dans les années 1460-1470, dont les anses se terminent par des pétales stylisés, originalité qui donne tout son charme à cette rareté estimée entre 40 000 et 50 000 €. De la même époque datent deux albarelli napolitains ornés d’un profil, de femme pour l’un (30 000/40 000 €), d’homme pour l’autre (30 000/35 000 €), dont les traits si personnalisés permettent à Michel Vandermeersch de penser qu’il s’agit des portraits des commanditaires Petrella et Tristano, dont les noms sont inscrits sur les panses. Les avancées récentes dans le domaine de la recherche ont permis d’attribuer ces pièces au peintre décorateur Maestro della cappella Brancacci, dont certaines créations sont conservées au musée du Louvre, au Victoria & Albert Museum de Londres ou encore au musée de Capodimonte à Naples. N’omettons pas de mentionner un grand plat rond sorti des fours de Deruta vers 1470, proposé autour de 15 000/20 000 € ; il porte en son centre les armes de la famille Orsini, cette dynastie princière du centre de l’Italie qui a donné trois papes à l’Église catholique. De la première moitié du siècle suivant datent vingt céramiques, la plupart de Faenza, Casteldurante ou Urbino. Jean-Pierre Guerlain semble avoir particulièrement apprécié les coupes fabriquées dans ces ateliers vers 1520-1530 et figurant des profils de personnages masculins ou féminins, tels «Sansone», «Cornelia» ou «Francesca». L’une d’elles présente un moine franciscain (20 000/25 000 €), une autre illustre une délicate Bella, dont les tresses se joignent en un nœud formant un cœur (30 000/40 000 €, voir l'article 
Une belle Italienne de la Renaissance en couverture de la Gazette n° 1), deux motifs remarquablement inhabituels. Bien qu’elles ne soient que cinq, les faïences primitives françaises attiseront aussi le feu des enchères. De Nevers, les Guerlain possédaient une paire de gourdes dont les anses en forme de têtes de bélier et la délicatesse du dessin au fond bleu ondé, accueillant des enfants et personnages aquatiques, en font des pièces exceptionnelles (25 000/30 000 €). Par ailleurs, une majolique issue d’une série de chevrettes fabriquées à Montpellier, illustrant les rois de France, figure un homme couronné accompagné d’une inscription désignant en réalité les deux rois Dagobert ayant régné en France, dont l’un a été oublié par l’histoire, Dagobert Ier et Dagobert III (6 000/8 000 €). Autant d’œuvres qui, le 31 janvier, feront également connaître Christiane et Jean-Pierre Guerlain comme de grands collectionneurs de majoliques.

3 QUESTIONS À
THIERRY CRÉPIN-LEBLOND
Directeur du musée national de la renaissance, Chateau d'Écouen

Que pouvez-vous nous dire du goût de M. et Mme Guerlain ?
Ils ont bénéficié de la présence sur le marché, dans les années 1960, de très belles propositions de pièces à ornements, un type d’œuvres reconnu par l’historiographie contemporaine. Le musée d’Écouen a bénéficié d’un don en 2014 d’une collection comparable, car constituée dans les mêmes années et avec de nombreuses pièces ornées, celle de Paul Salmon, offerte par son fils Pierre Salmon. Elle sera bientôt exposée dans nos salles.

L’expertise de la collection s’est appuyée sur les progrès récents de la recherche dans le domaine de la majolique. Observez-vous une réelle évolution ?
Les progrès sont majeurs depuis moins de dix ans, grâce à deux phénomènes parallèles. D’une part, on s’est aperçu, notamment les Anglais, que les peintres de majoliques n’étaient pas rattachés à un atelier unique et qu’Urbino n’avait pas d’exclusivité, son style étant celui des artistes, qui bougeaient, et non le sien propre. Parallèlement, les fouilles menées par les Italiens ont montré que les attributions traditionnelles devaient être modifiées. Auparavant, on attribuait tout à Faenza, or à Naples et à Montelupo étaient aussi créées des majoliques de très belle qualité.

Ces avancées modifient-elles le comportement des collectionneurs ?
Les istoriati, qui restent importants car ils reflètent la peinture du temps, ont toujours leur faveur. Pourtant, les œuvres autres, tels les portraits idéalisés, portent tout autant l’importance et la qualité de la majolique italienne. Les musées achètent désormais de telles pièces. Tous les éléments sont en place pour justifier un changement de comportement.


 

Casteldurante ou duché d’Urbino, vers 1525-1530. Coupe ronde à petit piédouche, décor polychrome du buste de trois quarts d’un moine, inscription : «S
Casteldurante ou duché d’Urbino, vers 1525-1530. Coupe ronde à petit piédouche, décor polychrome du buste de trois quarts d’un moine, inscription : «S. Franciseus», diam. 20,5 cm, h. totale : 4,4 cm.
Estimation : 20 000/25 000 €

MAIOLICA
5 CENTRES
À LEUR APOGÉE


XVe siècle
Sienne, avec ses fonds jaune orangé.
Fin du XVe siècle
Casteldurante, avec ses «coupes d’amour».
Début du XVIe siècle
Urbino avec ses décors historiés.
XVIe siècle
Faenza, pionnier dans les pièces historiées.
XVIIe siècle
Montelupo, avec son Arlequin.

À LIRE
Françoise Barbe, Thierry Crépin-Leblond et al., Majolique. La faïence italienne au temps des humanistes, 1480-1530, Paris, Les éditions RMN-Grand Palais, 2011. Françoise Barbe,
Majolique : l’âge d’or de la faïence italienne au XVIe siècle, Paris, Citadelles & Mazenod, 2016.
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