Gazette Drouot logo print

Les grands écarts de Louis Anquetin

Publié le , par Henri Guette

A une semaine d’intervalle, deux ventes en région révèleront la richesse de l’œuvre de Louis Anquetin ; un événement qui passe par une exposition à Paris et fait ressurgir le Montmartre des artistes.

Louis Anquetin L’Élysée Montmartre, vers 1886, peinture sur toile tendue entre deux... Les grands écarts de Louis Anquetin
Louis Anquetin L’Élysée Montmartre, vers 1886, peinture sur toile tendue entre deux planches de bois horizontales avec des semences de tapissier, vers 1886, 100 100 cm. Samedi 19 novembre, Pau, Carrère & Laborie OVV. Cabinet Maréchaux.
Estimation : 120 000/150 000 €

Au début des années 1890, Louis Anquetin était pressenti pour être le chef de file de toute une génération d’artistes. Gloire de l’atelier Cormon, ami de Toulouse-Lautrec, il était par son travail et ses expérimentations un des espoirs de la «peinture nouvelle», une figure de ce que l’on considère aujourd’hui comme le postimpressionnisme. Plus précisément, c’est entre 1882 et 1892 que se déploie chez le jeune peintre, dans l’effervescence d’années d’apprentissage, ses intuitions les plus modernes. D’une œuvre à l’autre, il se réinvente au travers de nouveaux défis et son style évolue rapidement. Quoi de commun entre L’Élysée Montmartre (vers 1886) et le Torse d’une jeune fille (1890) mis en vente en novembre prochain ? Une volonté de ne pas se répéter et une certaine vie bohème dans le Montmartre de la fin du XIXe siècle. Ces deux peintures avaient, on peut le supposer, une place particulière dans le travail de l'artiste. On les voit l’une au-dessus de l’autre dans une photo de son atelier de l’avenue de Clichy en 1890-1891, conservée par la chercheuse, spécialiste de Van Gogh, Bogomilla Welsh-Ovcharov. Avaient-elles valeur de manifeste ? Elles pourraient bien en tout cas faire avancer l’histoire de l’art.

Identifiées par le cabinet Maréchaux, les deux œuvres sont restées dans les mêmes collections depuis leur acquisition du vivant de leur auteur. Proposée par l’OVV Vassy-Jalenques à Clermont-Ferrand, le 12 novembre, Torse d’une jeune fille est la mieux connue des deux. Estimé 800 000/1 000 000 €, ce portrait signé provient de la collection du docteur Bourges et figure dans plusieurs monographies de l’artiste, dont Anquetin, la passion d’être peintre, établie pour Brame et Lorenceau en 1991. La modèle, Juliette Vary, apparaît pour la première fois en 1888 sous le pinceau de Toulouse-Lautrec, pour qui elle est «Hélène», une jeune voisine de son logement de la rue Caulaincourt. Il la présente bien vite à ses collègues d’atelier, Gauzy – à qui il demande de la photographier – puis Anquetin. Représentée à différentes reprises par Toulouse-Lautrec et d’autres, la plupart du temps de profil ou de trois quarts, Juliette Vary est moins connue que d’autres modèles comme Lili Grenier, dont Anquetin a aussi effectué le portrait en 1889 – vendu chez Millon le 13 juin dernier pour 624 000 € (voir l'article Lili Grenier, une muse impressionnante de la Gazette n° 25 page 97). Tout juste trouve-t-on une mention d’elle en tant que comédienne dans la distribution de La Lépreuse, d’Henry Bataille, en 1896, quelques années plus tard… La toile acquise par le docteur Bourges est bien connue des spécialistes, et une gouache préparatoire sur papier a ainsi été récemment aperçue deux fois sur le marché, le 12 novembre 2019 chez Christie’s New York (300 000 $, soit 271 967 €) et le 30 juin 2021 chez Sotheby’s Londres (226 800 £, soit 333 623 €). Exemplaire des recherches de Louis Anquetin, ce torse linéariste, dénudé jusqu’à la taille, joue des contrastes, notamment par le traitement laiteux de la peau. Le visage, très dessiné et rehaussé de rouge pour les joues, se détache du fond par un effet de cloisonné qui rappelle que le peintre est, avec Émile Bernard, l’un des pionniers de cette technique inspirée des arts décoratifs et du processus d’émaillage. Le fond, qui joue du thème décoratif d’un papier peint ou d’une tenture, entretient cette grammaire picturale avec des couleurs fortes – le rouge, le violet, le bleu – délimitées et comme ciselées en des motifs végétaux par une ligne noire. «Le dessin affirmant la couleur et la couleur affirmant le dessin», pour reprendre le mot d’Édouard Dujardin, qui invente le terme de cloisonnisme pour le Salon des indépendants en 1888.
 

Louis Anquetin (1861-1932), Torse de jeune fille, huile sur toile, signée et datée 1890, 76 x 59 cm. Samedi 12 novembre, Clermont-Ferrand.
Louis Anquetin (1861-1932), Torse de jeune fille, huile sur toile, signée et datée 1890, 76 59 cm. Samedi 12 novembre, Clermont-Ferrand. Vassy-Jalenques OVV. Cabinet Maréchaux.
Estimation : 800 000/1 000 000 


Le Torse de jeune fille est exposé dans ce même salon en 1891, à la manière d’un chef-d’œuvre, peu avant que l’artiste ne se désintéresse de la technique pour «revenir au métier», poursuivant ses recherches en étudiant les maîtres anciens, et Rubens en particulier. L’acquisition du tableau par le docteur Bourges ne surprend pas outre mesure tant les liens entre les deux hommes sont documentés. Parmi les relations artistiques du collectionneur, il n’est pas impossible qu’Anquetin soit d’ailleurs considéré comme un réel ami ; le peintre réalise ainsi des décors pour son mariage puis son portrait au pastel en 1890. Un an plus tard, c’est au tour de Toulouse-Lautrec, le compagnon commun, de dédier à Henri Bourges une de ses huiles. Les réseaux montmartrois du médecin laissent voir un goût sûr et une volonté de soutenir une peinture nouvelle qui fait aujourd’hui référence. Aux côtés d’un Toulouse-Lautrec aux 5 000 œuvres, l’héritage que laisse Louis Anquetin paraît plus mince : une centaine de productions, des recherches théoriques et pratiques autour des pigments. Si l’on regarde pourtant son influence, force est de constater que son apport est considérable et la vente de la peinture L’Élysée Montmartre, qui représente plus particulièrement les jardins de l’établissement, pourrait permettre de réévaluer celui-ci. Proposée à Pau par l’OVV Carrère & Laborie le 19 novembre, cette toile, non signée et tendue entre deux montants de bois sur lesquels le peintre a prolongé sa composition, est atypique. Encadré par lui, son format laisse penser à une heureuse trouvaille d’atelier, une expérimentation longue et due en partie au hasard. Il a fallu quelque temps à Philippine Maréchaux pour l’expertiser et de nombreux mystères subsistent encore sur sa destination ou sa place dans la production de l’artiste. La collection du docteur Jacquemin, dont il faisait partie, nous donne toutefois quelques indices. Directeur du sanatorium de Larressore, près de Biarritz, et peintre lui-même à ses heures perdues, ce praticien s’était passionné pour le Montmartre des artistes et des spectacles, des cafés-concerts et des filles.
 

L’atelier de Louis Anquetin vers 1891-1892.
L’atelier de Louis Anquetin vers 1891-1892.

Les peintres des petits boulevards
Peut-être le lien entre Anquetin et Jacquemin s’est-il noué dans l’activité nocturne des cabarets et des bistrots ? Une relation épistolaire entre le docteur et la veuve du chansonnier Aristide Bruant nous rappelle ainsi l’une des plus grandes réalisations d’Anquetin : L’Intérieur de chez Bruant : Le Mirliton (1887). Au travers de cette toile, qui n’a refait surface qu’en 2014 à New York, on retrouve la Goulue et Toulouse-Lautrec mais aussi les proches du peintre, Émile Bernard ou François Gauzi, attablé dans une ambiance festive. Les travaux de l’historien d’art Frédéric Destremau, qui avait fini par douter de l’existence de cette toile, restituent bien la fascination d’Anquetin pour les scènes nocturnes, qu’il fait remonter à 1886, quand l’artiste alors âgé de 25 ans quitte le cours Cormon et y voit, à sujet nouveau, le prétexte à une peinture nouvelle. Il fait alors partie de cette bande, avec bien sûr Toulouse-Lautrec, que Van Gogh appelle «les peintres des petits boulevards», Anquetin vivant alors boulevard de Clichy. Estimée 120 000/150 000 €, L’Élysée Montmartre cristallise la relation entre Anquetin et Van Gogh. Si le peintre néerlandais lui a fait découvrir, comme à Bernard, les estampes japonaises de Bing, ce sont bien les recherches cloisonnistes de ces deux artistes dont il se souvient après être revenu de la leçon divisionniste de Signac. Suivant les analyses de Destremau, qui n’avait pu voir l’œuvre lui-même mais se fiait à des témoignages, c’est avec le souvenir de ce tableau d’Anquetin et de sa composition que Van Gogh peint La Salle de bal à Arles en 1888. Le morceau d’histoire raconté par les deux tableaux vendus en novembre pourra être revécu, comme à l’atelier, à la galerie Laurentin à Paris, soulignant ainsi une collaboration inédite entre les commissaires-priseurs Bernard Vassy et Patrice Carrère, avant les deux ventes proposées à Pau et Clermont-Ferrand à une semaine d’intervalle. L’union ne fait-elle pas la force ?

à savoir
Les deux tableaux seront exposés lundi 7, mardi 8 et mercredi 9 novembre 2022
de 11 h à 13 h et de 14 h à 18 h,
à la galerie Laurentin, 23, quai Voltaire, Paris VIIe.
Gazette Drouot
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 2 articles.
Il vous reste 1 article(s) à lire.
Je m'abonne