Les grandes manœuvres de Lapicque à Brest

Le 08 avril 2021, par Philippe Dufour

Branle-bas de combat pour cette toile de Charles Lapicque colorée, issue d’une collection de la région lyonnaise, et bientôt sous le feu des enchères…Le peintre, sous la casquette de peintre de la Marine, y expose ses théories artistiques les plus audacieuses.

Charles Lapicque (1898-1988), Manœuvres au large de Brest, 1959, huile sur toile, 81 100 cm (détail).
Estimation 15 000/25 000 

À l’automne 1958, Charles Lapicque embarque sur un aviso de la Marine nationale pour suivre les grandes manœuvres navales qui vont se dérouler dans la rade de Brest. Pendant plusieurs jours, le peintre ne cessera de dessiner tout ce qu’il voit ; des croquis à partir desquels, de retour à l’atelier, il élabore une nouvelle série picturale qui l’occupera une bonne partie de 1959, délaissant celle qu’il consacrait jusque-là à l’histoire romaine. À la manière des images cinématographiques, qui reconstituent un mouvement général, tous ces tableaux – aujourd’hui dispersés entre collections privées et publiques (l’un d’entre eux est au musée des beaux-arts de Dijon) – donnent à voir le déroulement des opérations, avec force détails simultanés. Construit sur un schéma très vivant, Manœuvres au large de Brest s’étage ainsi en plusieurs plans : au premier délibèrent deux officiers tandis que, plus loin sur le pont, des marins veillent aux ordres. L’œil glisse ensuite vers un navire qui clôt la perspective, l’artiste s’étant placé délibérément dans son sillage houleux… La présence de Lapicque au cœur de ces opérations n’est pas fortuite : nommé officiellement peintre de la Marine en 1948, il a déjà participé plusieurs fois à des manœuvres. Il y a chez lui une véritable fascination pour les flottes de guerre, qui transparaît une première fois dans une toile de 1929 montrant un Torpilleur (aujourd'hui au musée national d’Art moderne).
Lapicque et les lois de l’optique
À ses débuts, pourtant, Charles Lapicque prend un tout autre chemin… Ayant intégré l’École centrale des arts et manufactures à Paris, il en sort diplômé en 1921. Commence alors une carrière dans le secteur électrique en tant qu’ingénieur, fonction qu’il abandonnera en 1928 pour se consacrer uniquement à la peinture, pratiquée avec ténacité en amateur. Il est alors soutenu dans son projet par la galeriste Jeanne Bucher, qui lui fait signer un contrat et organise en 1929 sa première exposition. Mais le démon de la science étant chez lui aussi fort que celui de l’art, il reprend des études à la faculté de Paris, se passionnant pour la perception des couleurs, son sujet de prédilection. Afin de perfectionner ses connaissances, il s’inscrit aussi à l’École supérieure d’optique et, en 1938, soutient brillamment sa thèse de doctorat en physique sur «L’optique de l’œil et la vision des contours». Avec les Manœuvres au large de Brest, on constate, une fois de plus, combien ces recherches savantes auront dicté la vision créative du peintre : les figures ne prennent vie que par les masses colorées imbriquées, du ciel vert pâle à l’océan bleu outremer, en passant par ces étonnants rochers roses et jaunes… Une vision avant-gardiste qui l’aura toujours placé en marge du petit cercle des peintres de la Marine, gardiens de la tradition réaliste… Aussi Lapicque finira-t-il par renoncer à cette fonction en 1966.

jeudi 22 avril 2021 - 02:30 - Live
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