Les Franciscaines, club atypique de Deauville

Le 01 juin 2021, par Sophie Bernard

Le chemin a été long et jalonné d’embûches, mais l’ancien couvent de sœurs a enfin ouvert ses portes, métamorphosé en un lieu de vie. À la fois musée, scène de spectacle, salle d’exposition et de lecture, où il fait bon flâner.

Le cloître et son immense lustre constitué de plus de 14 000 tubes.
© Pierre-Olivier Deschamps/Agence Vu’

Deauville, son hippodrome, son casino, ses planches… et désormais ses Franciscaines. Ce nouveau centre culturel, situé à quelques encablures de la plage, offre un concept singulier, pour ne pas dire « unique », comme le qualifie Philippe Augier, maire de la commune. Le projet réunit musée, médiathèque, salle de spectacle, lieu de conservation et espace où il fait bon s’attarder. L’ensemble implanté dans un cadre majestueux : l’ancien couvent occupé par la congrégation des sœurs franciscaines. Si d’autres villes, comme sa voisine avec « Un été au Havre » voulu par Édouard Philippe en 2017, ont misé sur la tenue d’un événement annuel d’envergure pour renforcer leur attractivité, la station balnéaire normande de 4 000 habitants a choisi un lieu pérenne. Avec le même objectif : attirer la population locale, mais aussi, plus largement, les touristes français et étrangers. Si Deauville n’apparaît pas spontanément comme une cité de culture, ce domaine est pourtant l’un des chevaux de bataille de Philippe Augier. Depuis qu’il est entré en politique au milieu des années 1990, la ville a initié plusieurs événements : au festival du cinéma américain, créé en 1975, s’est ajouté en 1996 celui de Pâques, dédié à la musique classique, Livres & Musiques en 2004, Planches Contact, consacré à la photographie, en 2010, et le Gala des Étoiles en 2011.
Une offre culturelle enrichie
Cette idée d’un établissement culturel d’envergure a germé dès le début des années 2000. Le projet est d’abord limité à une médiathèque et un théâtre, mais la crise de 2008 remet tout en cause. Ce contretemps va finalement être une chance : en 2012, la municipalité a l’opportunité de racheter le couvent des sœurs franciscaines, l’un des plus vieux bâtiments de la ville, datant de la fin du XIXe siècle. L’année précédente, la mairie avait décidé d’adjoindre un musée à son projet initial, après avoir reçu la collection d’André Hambourg en donation. Riche de plus de 3 600 œuvres, dont plus de 500 toiles du peintre, cette dernière compte également des tableaux de Marie Laurencin, Eugène Boudin, Kees Van Dongen et autres artistes ayant travaillé dans la région. D’autres collections viennent s’y agréger, dont un fonds mémoriel sur la ville, un sur le cheval reconnu d’intérêt national par la Bibliothèque nationale de France, ainsi qu’un ensemble d’un millier de photographies. Témoignage des liens étroits que cultive Deauville avec le médium, celui-ci rassemble des figures historiques – Robert Capa, les frères Séeberger, Jacques-Henri Lartigue – qui ont immortalisé la ville ou sa région. Il est aussi à l’origine de la création du festival Planches Contact, basé sur des commandes portant sur le territoire dans le cadre d’un programme de résidences. On peut comprendre que Deauville ait vu les choses en grand et que le bâtiment patrimonial des Franciscaines, de quelque 6 000 m2, soit apparu comme l’abri idéal pour ces trésors. Un choix révélateur de l’engagement de la municipalité pour la culture, puisque, sur les 21 millions d’euros nécessaires à l’acquisition et aux travaux, elle en prend plus de la moitié à sa charge, les subventions publiques et le mécénat s’élevant à près de 10 millions d’euros. « Le jeu en vaut la chandelle, car l’objectif des Franciscaines est autant d’enrichir l’offre culturelle existante de rencontres et de spectacles que d’accueillir trois expositions temporaires par an », indique Caroline Clémensat, sa directrice générale.

 

L’espace consacré à l’univers du cheval.© Pierre-Olivier Deschamps/Agence Vu’
L’espace consacré à l’univers du cheval.
© Pierre-Olivier Deschamps/Agence Vu’

Une verrière comme emblème
Le chantier a débuté en 2018, trois ans après que l’agence d’architecture et de scénographie Moatti-Rivière a été désignée lauréate du concours de maîtrise d’œuvre, parmi plus de 170 candidats. Mainte fois primée, l’agence a notamment réaménagé l’hôtel de la Marine (voir Gazette n° 21 du 28 mai 2021) et le premier étage de la tour Eiffel (2016) à Paris, ou la Cité internationale de la mode et de la dentelle à Calais (2014). Comme le rappelle Caroline Clémensat : « L’enjeu était autant de réhabiliter que de transformer le bâtiment, c’est-à-dire à la fois préserver la mémoire et l’âme du lieu tout en réinventant l’espace pour l’adapter à de nouveaux usages. » Garder l’esprit des lieux, c’est en conserver les éléments phares, comme le cloître de 400 m2, transformé en salle de lecture libre d’accès, et la chapelle, devenue un auditorium de 230 places, dont la scène et les gradins sont amovibles. Vestiges du passé, les vitraux illustrant la vie de saint François d’Assise ont été restaurés. Belle surprise, ils sont visibles depuis la coursive intérieure dans un saisissant face-à-face. Touche spectaculaire qui pourrait bien devenir l’emblème des Franciscaines, une verrière monumentale composée de 14 285 tubes surplombe désormais le cloître. « La journée, ce lustre géant filtre les nuances du ciel, offrant des variations de lumière », commente Alain Moatti. Ajuster le lieu à ses nouvelles fonctions nécessitait aussi de le remodeler, notamment en abattant les planchers et en démolissant les cellules des sœurs pour créer une circulation. Pendant du cloître, un grand espace accueille, au rez-de-chaussée, une salle d’expositions temporaires de plus de 600 m2, bénéficiant d’un puits de lumière naturelle. « Si, pour l’inauguration, l’exposition “Sur les chemins du paradis” occupe l’intégralité de l’espace, ce dernier est transformable et accueillera, à terme, une galerie dédiée à la photographie », explique Philippe Normand, directeur culturel. Quant au musée André-Hambourg, il est logé sur deux niveaux dans une partie ajoutée au bâtiment d’origine.

 

André Hambourg, La Femme à l’ananas, 1931.© ADAGP, Paris, 2021
André Hambourg, La Femme à l’ananas, 1931.
© ADAGP, Paris, 2021

Parcours sur mesure
L’agence a également été chargée de l’aménagement muséographique, un concept qu’Alain Moatti résume ainsi : « Ici, les visiteurs sont acteurs de leur parcours grâce à huit bornes numériques qui leur permettent d’explorer les collections. Ils endossent ainsi le rôle de commissaire d’exposition, en composant une sélection qui s’affiche sur l’un des onze écrans de 4 m2 accrochés en hauteur. » L’expérience ne s’arrête pas là : on accède librement à tous les médias au fur et à mesure de la déambulation, via des étagères présentant livres, œuvres d’art et autres CD, courant sur deux niveaux au-dessus du cloître. « Internet a inventé l’hypertexte et les Franciscaines un “hyperlieu”, parce qu’on peut accéder à tous les médias en même temps », complète l’architecte. L’originalité des Franciscaines tient autant à la singularité de l’expérience qu’à la manière dont les contenus ont été répartis, en cinq univers découlant des collections de la ville. Reflets de son identité, ils sont thématiques plutôt que reliés à des disciplines artistiques : Deauville, cheval, spectacle-cinéma, jeunesse et art de vivre. Chaque univers dispose d’un espace propre – fait de zones ouvertes et d’alcôves meublées – avec un code couleur, un agencement et un mobilier spécifiques. Aux Franciscaines, on ne vient pas seulement voir des expositions, on flâne aussi, on fait une pause dans de confortables canapés, on consulte un livre, on regarde un film, on emprunte un DVD : sont disponibles plus de 100 000 documents au total. Souhaitant un lieu accessible, Deauville propose des formules d’abonnement à quelques euros par mois. Comme un club, oui, mais pour tous.

à voir
« Sur les chemins du paradis », Les Franciscaines,
145b, avenue de la République, Deauville (14), tél. : 02 61 52 29 20.
Jusqu’au 22 août 2021.
www.lesfranciscaines.fr
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