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Les forces de l’au-delà dans la confrérie Ngil des Fang

Publié le , par Vanessa Schmitz-Grucker

Les masques ngil témoignent de pratiques de régulation sociale, une forme d’Inquisition pratiquée par les Fang, peuple dont l’art fut le premier apprécié et collectionné.

Les forces de l’au-delà dans la confrérie Ngil des Fang
Fang, Gabon, fin du XIXe siècle. Masque de la société du Ngil, bois de fromager, kaolin, fibres végétales, tissu, h. 55 cm.
Estimation : 300 000/400 000 

L’apparition de masques aussi spectaculaires que ceux du Ngil est d’autant plus rare accompagnée d’une provenance irréprochable. Jamais exposé ni reproduit, celui présenté à Montpellier est resté en mains privées, à l’ombre de toute institution et de toute littérature, dans la descendance de René Fournier (1873-1931). Affecté à la direction des Affaires indigènes de Dakar en 1908, avant de devenir directeur du Gouvernement général de l’AOF (Afrique-Occidentale française), puis gouverneur de deuxième classe en septembre 1916, ce dernier rencontre probablement l’africaniste Maurice Delafosse à Dakar. C’est le début d’une initiation à l’art africain. Il est aussi possible qu’il ait participé à quelques missions au Gabon quand il est nommé, de 1917 à 1919, lieutenant-gouverneur au Moyen-Congo, s’étant alors rapproché du gouverneur de l’AEF (Afrique-Équatoriale française), Gabriel Louis Angoulvant. Quoi qu’il en soit, il collecte ce masque ngil en ignorant probablement la destinée prestigieuse à laquelle ces artefacts seront appelés. Son spécimen rejoint la courte liste des exemplaires recensés, comptant celui de François Coppier, désormais au musée d’Ethnographie de Genève, un autre ayant appartenu à Leo Frobenius (Fondation Dapper), ou encore la pièce du musée Barbier-Mueller, rapportée par Charles Vignier.
L’engouement des peintres fauves, nombreux à posséder des masques fang, contribua également à la popularité de cet art, jusqu’à en voir les traits repris par Modigliani, en 1918, dans un
Portrait de Jeanne Hébuterne (collection privée).
L’art fang, le must de l’art africain
Les masques africains font partie des derniers et rares témoins de rituels ancestraux et de conceptions esthétiques aujourd’hui disparus. Longtemps, cet art dit «primitif» a été vu comme un ensemble homogène, ignorant les disparités régionales et tribales. Les inventaires qui s’esquissaient alors étaient plutôt maladroits. Non seulement ils classaient toutes les pièces – ou presque – rapportées d’Afrique comme objets de culte, mais les attributions géographiques étaient incorrectes ; ainsi dans l’inventaire du musée du Trocadéro, une pièce fang portant le n° 45.476 s’est vu attribuer une provenance guinéenne alors que cette population - qui n’est par ailleurs pas homogène – s’étend de Yaoundé, au Cameroun, jusqu’à Ogooué, au Gabon. Les questions de style ne sont pas plus considérées que la fonction de l’objet, au grand dam des ethnologues. Or, une pièce aussi exceptionnelle qu’un masque ngil est un outil précieux dans la compréhension ethnologique d’un peuple. Intervenant comme « institution politique », pour reprendre l’expression d’Yves Le Fur, il est un élément pertinent de la vie d’un groupe avant d’être une œuvre d’art. Le peuple fang est composé de clans et de tribus qui occupent les quelque 180 000 mètres carrés allant de la moyenne Sanaga, à l’embouchure de l’Ogooué, à la moyenne Sangha, affluent du Congo. Leurs créations proviennent en majorité du Cameroun, de Guinée équatoriale et de Gabon, à l’instar de notre masque. L’art fang consiste essentiellement en statuaire, destinée au culte des ancêtres, à laquelle s’ajoutent les masques initiatiques. S’il est le premier et le plus collectionné de sa zone géographique, cela tient forcément à l’intérêt des puissances coloniales pour la région, mais aussi à la qualité et à la créativité des sculpteurs, mus par un fort appétit spirituel. Le missionnaire français Henri Trilles compte parmi les plus importants contributeurs de la littérature de l’époque, l’homme ayant passé quinze ans en pays fang. Il est l’un de ceux qui approcheront au plus près du matériel symbolique lié aux rites, qu’il s’agisse du culte des ancêtres byeri ou des cérémonies collectives. C’est de ces dernières que relève notre objet. Dans L’Art gabonais dans la collection Guerre, Louis Perrois le décrit ainsi : « le masque blanc du Ngil est d’une qualité exceptionnelle : pureté des formes courbes, ampleur des volumes convexes (front) et concaves (orbites et face), articulation contrastée des sourcils, du nez allongé et de la bouche, économie des couleurs »… Contrairement aux figures de reliquaire et de culte, ces ouvrages étaient tenus cachés, rarement exhibés et jamais montrés aux profanes, encore moins aux étrangers. L’effet de surprise devait être total lorsque de nuit, muni de torches, le porteur du masque surgissait de la brousse, accompagné de sons gutturaux.
Maintenir la cohésion
L’organisation des Fang est anarchique. Plusieurs tribus s’organisent en clans, et l’on en recense près de trois cents. La société est basée sur une structure familiale où chaque lignage jouit d’une grande autonomie et d’une indépendance politique et économique. L’ethnie n’a donc jamais eu d’unité politique. La cohésion était maintenue par l’intermédiaire de sociétés, religieuse comme le So ou judiciaire pour le Ngil. Cette confrérie, chargée de faire régner la justice jusque dans les années 1920, était exclusivement composée d’hommes. La milice surgissait la nuit, cachée derrière ces masques emblématiques, dits « nkukh » ou « asu-ngi », soit « le visage du Ngil », afin d’effrayer les villageois, de traquer les sorciers et autres fauteurs de troubles. L’organisation comportait trois niveaux. En bas de l’échelle se trouvaient les candidats à l’initiation, les myon ngi, choisis parmi les âmes innocentes, supposées porteuses de l’Evüs, parasite imaginaire, clef de voûte des mythes fang. Viennent ensuite les compagnons du Ngil que sont le porteur du masque et chef de la milice, les danseurs et musiciens ainsi que les hommes de main ; enfin, les mod esam ngi, les grands initiés qui présidaient les initiations. Ces rites de purification pouvaient inclure des flagellations, des épreuves ordaliques ou même des sacrifices allant jusqu’à l’exécution de ceux qui avaient franchi les interdits. Mais le Ngil se retrouva très vite dans le viseur des autorités coloniales, qui sommaient les populations locales de craindre davantage, si ce n’est le dieu unique, du moins leurs tribunaux. Les dispositions prises par l’administration européenne conduisirent à la disparition progressive de ces masques gigantesques, qui pouvaient mesurer jusqu’à soixante-dix centimètres de long.

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