Les filles de la charité par une femme artiste

Le 04 avril 2019, par Caroline Legrand

À travers cette seule œuvre connue à ce jour, Élisabeth André aborde un sujet de société, celui du rôle des religieuses dans l’éducation à la fin du XIXe siècle. Mais, en creux, transparaît également le statut des femmes peintres à l’époque.

Élisabeth André, La Lecture, huile sur toile, 113 92,5 cm.
Estimation : 15 000 

Un moment de grâce. Avec simplicité et justesse, Élisabeth André nous offre le privilège d’assister à ce moment d’enseignement de la lecture. La religieuse, membre des filles de la Charité, et la jeune élève sont très concentrées sur leur travail, fixant le livre ouvert sur les genoux de la sœur. La composition est à la fois rigoureuse et sensible. La sincérité de la représentation donne toute sa vie à cette scène quotidienne, d’une beauté sublimée. Ses deux protagonistes sont vêtues de noir et de bleu et se détachent du mur beige, dénudé, en arrière-plan. Seuls le blanc de l’emblématique cornette et quelques rayons de soleil, perçant par la fenêtre, viennent illuminer le tableau, comme un signe de la présence divine. L’œuvre  comme le note l’experte Amélie du Closel, du cabinet Hubert Duchemin — est marquée par le courant naturaliste prôné par les artistes du renouveau de la peinture religieuse à la fin du XIXe siècle, en France. Élisabeth André fait-elle partie de ce groupe, mené notamment par Dagan-Bouveret mais aussi par Armand Gautier et François Bonvin ? Impossible de le savoir puisque cette artiste ne nous est connue aujourd’hui qu’au travers de cette toile, présentée au Salon des artistes français qui se tint en mai 1890 au palais des Champs-Élysées. Les maigres éléments biographiques dont nous disposons figurent dans le catalogue de l’événement : «née à Paris, élève de «MM. Joannis, SaintPierre et J.P. Laurens. - avenue Montaigne 47». Une ignorance sans aucun doute regrettable, et dommageable, au regard de ce tableau d’une grande qualité.
La marque des évolutions en cours
Élisabeth André fait donc partie des femmes peintres, de plus en plus actives, de cette fin du XIXe. En 1889, celles-ci représentent 15,1 % des exposants au Salon, avec 418 œuvres sur 2 771 (voir Denise Noël, «Les Femmes peintres dans la seconde moitié du XIXe siècle», revue Clio, femmes, genre, histoire, 2004). Mais elles ont encore à affronter nombre d’obstacles et de préjugés. Il leur faut passer par des ateliers privés puisque l’École des beaux-arts ne leur sera ouverte qu’en 1897 et s’écarter des sujets dits «féminins» pour s’attaquer à des peintures à huile de grand format afin d’être prises au sérieux. Au-delà de la force de caractère dont a dû sans doute faire preuve Élisabeth André pour s’imposer dans le milieu artistique, elle se distingue par cette œuvre, loin d’être anecdotique. Dans ce tableau, elle prend en effet le parti de décrire des personnes de rang modeste, de même que le groupe religieux des filles de la Charité, qui rencontre à cette époque quelques oppositions. Car, depuis les lois Ferry des années 1880, cette congrégation catholique, fondée par Saint-Vincent-de-Paul au XVIIe siècle, pourtant la plus importante en nombre de par le monde avec quelque 20 000 sœurs, a subi plusieurs revers sur le terrain de l’éducation. En effet, l’État décide alors de prendre plus sérieusement en main l’enseignement dispensé aux jeunes Français, en le rendant laïc et gratuit. Or, c’était jusqu’alors l’une des principales tâches des filles de la Charité, qui enseignaient en particulier aux enfants les plus pauvres et aux orphelins. Les congrégations religieuses réagiront avec la création, grâce aux bonnes volontés, d’écoles privées. En prenant clairement le parti des sœurs, Élisabeth André livre une œuvre politiquement engagée !

samedi 06 avril 2019 - 14:00
Épinal - 10, avenue du Général-de-Gaulle - 88000
Marquis
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