Les femmes artistes ont-elles la cote ?

Le 06 mars 2019, par Harry Kampianne

À l’heure où la parité et l'égalité sont des enjeux cruciaux, que révèle la scène des enchères du rapport féminin-masculin dans la création contemporaine ? Réponses en demi-teinte pour une évolution réelle mais loin d'être achevée.

Untitled Film Still #21a, City Girl Close-Up, 1978, une œuvre de Cindy Sherman vendue 946 000 £ (1 088 575 €) à Londres, chez Sotheby’s, en juin 2018.
© Cindy Sherman

De nos jours, la reconnaissance d’un artiste va de pair avec l’excellence de ses résultats en salles des ventes, même si sa cote est parfois sujette aux caprices du marché, lui-même influencé par les goûts des grands collectionneurs influents. Or, dans le contexte des enchères, la femme artiste s’en sort moins bien que son confrère masculin. À une époque où l’égalité et la parité hommes-femmes sont au centre de tous les débats, le marché haut de gamme est toujours largement dominé par les premiers. Néanmoins, quelques améliorations, certes encore timides, commencent à se faire sentir. Selon le dernier rapport Artprice 2018, la Japonaise Yayoi Kusama, 90 ans, surtout réputée pour ses motifs ronds et psychédéliques, qui l’obsèdent littéralement  «ma vie est un pois parmi des milliers d’autres pois», dit-elle , capitaliserait pour la cinquième année consécutive le meilleur chiffre d’affaires parmi les artistes de sexe féminin, soit 61 861 631 $ (54 816 519 €). Un résultat qui lui permet de tenir la 20e place du top 50, certes loin derrière les indéboulonnables Picasso, Monet, Wharhol ou Basquiat mais devant Peter Doig (30e) et Jeff Koons (49e). Autre célébrité féminine à entrer dans ce palmarès, à la 32e place, Joan Mitchell (1926-1992) totalise quant à elle 43 845 096 $ (38 856 181 €).
Guerrilla Girls
«Faut-il que les femmes soient nues pour entrer au Metropolitan Museum ?» Ce slogan, lancé à la fin des années 1980 par les Guerrilla Girls  collectif d’artistes militantes contre le sexisme dans l’art , contribua à remettre en question les codes machistes de nombre d’institutions culturelles. Où en sommes-nous aujourd’hui ? Pour Stephano Moreni, directeur du département d’art contemporain chez Sotheby’s Paris, «il faut laisser le temps au temps. Nous cheminons progressivement vers une parité irréversible. Il y a eu une véritable prise de conscience au début des années 2000, grâce à diverses manifestations telles que “Elles” au Centre Pompidou en 2009, réévaluant la cote de certaines artistes sur la scène internationale». Selon lui, «Germaine Richier ou Louise Bourgeois décrochent de plus en plus souvent des ventes au marteau à plusieurs millions de dollars.» Il a tout de même fallu attendre 2015 pour que la première (et la seule) adjudication d’une œuvre de Louise Bourgeois soit portée à plus de 10 M$, alors que Jeff Koons, de quarante-quatre ans son cadet, en était déjà au quinzième résultat de cette ampleur en 2007. De la bonne volonté, il en existe de toutes parts. Les efforts pour réduire ce décalage sont visibles à travers des expositions comme, «Making Space : Women Artists and Postwar Abstraction» au MoMA en 2017, ou Champagne Life à la Saatchi Gallery (Londres) en 2016. Citons encore la cuvée 2019 d’Art Paris Art Fair, prête à accueillir, début avril, au Grand Palais, un focus subjectif et critique sur les travaux des artistes femmes en France. Giacomo Balsamo, directeur du département art d’après-guerre et contemporain du groupe Bonhams, à Londres, estime «que cette énorme différence dans les prix obtenus aux enchères entre artistes hommes et femmes va diminuer, il faut être patient».
Vers une véritable parité ?
Cela reste toutefois difficile à prévoir. Paul Nyzam et Ekaterina Klimochkina, spécialistes du département d’art contemporain de Christie’s à Paris, estiment que «nous n’allons pas forcément vers une véritable parité. Elle aurait quelque chose d’artificiel. Les artistes ne sont ni les salariés d’une entreprise, ni les membres d’un parti politique : il n’est pas possible de les contraindre à des règles qui brideraient leur créativité. Ce qui change en revanche, c’est le regard du public et les acteurs du marché : le sexe de l’artiste est de moins en moins un critère de sélection et de jugement sur la qualité de son travail». Le cas de Joan Mitchell est représentatif de l’évolution des mentalités en cours depuis plusieurs années. Seule femme, avec Yayoi Kusama, à figurer dans le top 100 en 2012, laissant quelques-uns de ses prestigieux confrères masculins à la traîne, elle a décroché, en 2018, un prix record de 16 625 000 $ (14 679 293€), égalant les ventes d’un Christopher Wool ou d’un Mark Grotjahn. Paul Nyzam et Ekaterina Klimochkina y voient incontestablement une réelle progression. «Les changements de mentalités sont des processus longs, les tendances sont amorcées mais cela prendra encore du temps. Il faut voir les choses positivement : les femmes sont de plus en plus nombreuses à entrer dans les tops 100 et 500. Et il en va de même dans les écoles d’art, dans les galeries ou dans les musées. C’est une très bonne chose.» Selon Artprice, la féminisation du marché de l’art est en cours, même si le déséquilibre persiste. Elles sont aujourd’hui 31 % à rivaliser avec les prix record de leurs homologues masculins. Cindy Sherman, Joana Vasconcelos, Cecily Brown, Rosemarie Trockel et Marlene Dumas sont à même d’égaler voire de dépasser les prix d’un Miguel Barcelo ou d’un Takashi Murakami.
artistes avant tout
Depuis quelques années, la maison Bonhams essaie d’inverser la vapeur en modifiant ses critères de sélection et en ajoutant un nombre croissant d’œuvres de femmes dans ses catalogues. «Afin de ne pas les « ghettoïser », nous avons proposé, dans une vente d’art d’après-guerre et contemporain en février 2016 à Londres, une section appelée five artists, five mediums qui présentait cinq créatrices, utilisant chacune un support différent (papier, bronze, plastique, caséine et bois) sans pour autant présenter ces artistes en tant que femmes.» Être exposées avant tout comme femmes et non comme artistes au même titre que leurs confrères masculins peut très vite devenir encombrant, toujours selon Paul Nyzam et Ekaterina Klimochkina : «Les expositions placées sous le signe du féminin organisées ces dernières années ont eu le mérite de mettre en lumière une problématique qui avait été injustement occultée. À l’inverse, trop de manifestations de ce type, ou un traitement trop caricatural du sujet, peut avoir tendance à réduire l’artiste femme à son sexe, alors que c’est son travail et lui seul qui doit être évalué.» Reste que seules trois femmes ont eu l’honneur, depuis que la Biennale de Venise existe, de représenter le Pavillon français : Annette Messager en 2005  qui y a obtenu le Lion d’or , Sophie Calle en 2007 et Laure Prouvost en 2019. La peintre Carole Benzaken, lauréate du prix Marcel Duchamp en 2004, souhaite «voir d’autres femmes accéder à cet honneur, bien qu’il soit dans le même temps une charge très lourde, un réel poids institutionnel pouvant être fatal à l’artiste homme ou femme qui l’obtient». Elle ne se sent pas le moins du monde concernée par la cotation du marché international : «Elle me laisse totalement indifférente. Ce sont les œuvres et la trajectoire d’une ou d’un artiste qui comptent pour moi. Pour ma part, quand on me propose des expositions de groupe sous une thématique regroupant les femmes artistes, je suis toujours partante, sans doute par conscience du contexte actuel français. En groupe, on est à la fois plus fortes et plus vulnérables.» 

À LIRE
Les femmes artistes sont dangereuses, Laure Adler et Camille Viéville, 160 pages, 2018, Flammarion. Artistes femmes, Flavia Frigeri, 176 pages, à paraître (avril 2019), Flammarion.
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