Les fables de Monsieur Chagall

Le 18 juin 2020, par Anne Doridou-Heim

«Le coq, l’âne et les amoureux» pourrait-être le nom de cette fable de Chagall où amour, histoire personnelle, patriotisme et religion s’entremêlent dans une valse colorée.

Marc Chagall (1887-1985), Coq aux amoureux, étude, 1947-1950, huile sur toile, 32,8 40,2 cm.
Estimation : 220 000/280 000 
© Adagp, Paris 2020

L’univers féerique et folklorique de Marc Chagall (1887-1985) a besoin de clés pour être décrypté. On aperçoit un coq, une chèvre ou un âne, là encore deux amants ou un violon, des toits, la lune, une ville endormie… Tous ces éléments sont bien sûr reliés par une harmonie colorée et un dynamisme propre à leur auteur, élaboré sans souci des lois de la gravité. Mais on passe alors à côté de l’essence même de la partition. Ces tableaux racontent une histoire : celle d’un homme, né dans la Biélorussie tsariste au cœur d’une famille profondément religieuse, riche de deux âmes fondatrices – l’une slave et l’autre yiddish – qui seront toujours étroitement mêlées. Dans ce Coq aux amoureux, peint entre 1947 et 1950 et constituant une étude pour une grande toile du même nom (71 87 cm) adjugée chez Christie’s à New York en 1999, on retrouve donc trois éléments fondateurs de son alphabet pictural que sont le coq, l’âne et les amoureux. Avec une variante d’importance tout de même : le jeune couple ne vole pas dans le ciel – symbole de sa liberté et de son amour infini – ni sur les ailes de l’oiseau de ferme, mais est niché dans le ventre de celui-ci. Attend-il d’être mis au monde ou au contraire, d’en être protégé ? Le coq a accompagné Chagall depuis la basse-cour de la maison de son enfance à Vitebsk jusqu’à Berlin, puis Paris. Réceptacle des péchés dans le judaïsme, il est aussi le symbole national de la France, son pays d’adoption, celui que la Seconde Guerre mondiale l’a obligé à quitter et qu’il rêvait de retrouver. Lorsqu’il réalise cette œuvre, le peintre est rentré des États-Unis. Il y a perdu Bella (1895-1944), celle qui était sa femme et sa muse. Dès lors, il n’aura de cesse de la représenter, parfois vêtue d’une robe virginale, ici nue. Un homme veille sur elle. L’artiste a-t-il voulu de cette manière lui offrir un refuge, protégée à la fois par les bras qui l’enserrent et par le ventre du coq, que l’on peut souvent regarder comme son avatar ? Chagall aimait à imaginer un monde dans lequel tous les êtres vivraient en harmonie, n’hésitant pas à employer l’hybridation, consistant à créer un mélange entre différentes espèces. Comme nous, l’animal naît, vit et meurt, comme nous aussi il souffre des horreurs commises par nos semblables. Au soir de cette longue période de nuit et brouillard qui vit l’extermination de son peuple, sa femme l’a brutalement quitté. N’était-il pas normal qu’il conçoive ce giron salvateur et chaud pour la mettre à l’abri ? À tout jamais…

samedi 04 juillet 2020 - 14:30 - Live
Brest - Hôtel des ventes, 26, rue du Château - 29200
Thierry - Lannon & Associés
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