Gazette Drouot logo print

Les estampes méconnues d’un legs lyonnais

Le 06 janvier 2022, par Armelle Fémelat

La préparation de l’exposition « À la mort, à la vie ! » a permis d’étudier une série d’estampes léguées en 1897 au musée de Lyon. Si 29 feuilles ont pu être identifiées, attribuées et restaurées, elles ne représentent qu’une partie de ce fonds à redécouvrir.

Les estampes méconnues d’un legs lyonnais
Lucas de Leyde, Le Jeune Homme tenant un crâne, vers 1519, eau-forte, Lyon, musée des beaux-arts.
© Lyon MBA - Photo Martial Couderette

Sur les 160 vanités présentées au palais Saint-Pierre dans l’exposition « À la mort, à la vie ! », 44 sont des œuvres graphiques, dont 38 estampes. « Pratiquement toutes les feuilles gravées ont été restaurées et montées à cette occasion, certaines n’ayant jamais été montrées auparavant – à commencer par les 29 issues du legs Anterrieu », précise d’emblée Céline Le Bacon, conservatrice chargée du cabinet d’arts graphiques du musée des beaux-arts de Lyon. « La préparation de l’exposition a permis de redécouvrir toute une série de gravures que nous ne connaissions pas, souligne Ludmila Virassamynaïken, responsable des peintures et des sculptures anciennes de l’institution lyonnaise et commissaire de l’événement. Un ensemble pourtant d’une qualité incroyable, mais sur lequel personne n’avait travaillé et dont certaines feuilles étaient tout juste répertoriées ! » « Le fonds de gravure reste encore relativement méconnu, car la gravure et l’estampe ont longtemps été moins considérées, confirme Céline Le Bacon. La collection d’estampes a surtout été utilisée par l’école des beaux-arts de Lyon pour la formation des artistes. » « La préparation de l’exposition a été l’opportunité d’effectuer un travail de fond sur une partie des collections, poursuit-elle. On a été surpris de la richesse du thème des vanités au sein de notre fonds graphique, qui compte quelque 8 000 estampes parmi les 15 000 numéros répertoriés. » Une quantité remarquable qui s’explique. Selon Ludmila Virassamynaïken, « l’estampe a constitué un médium privilégié pour la diffusion de cette iconographie, car elle permet d’associer aux images des extraits des principaux textes bibliques relatifs à la notion de vanité (psaumes, livres de la Genèse, d’Isaïe, de l’Ecclésiaste…) en en explicitant le sens et en insistant sur les messages véhiculés. Duplicable, de petit format, sur un support souple, l’estampe s’est prêtée plus que tout autre médium à la diffusion de l’iconographie de la vanité, notamment auprès des peintres ».
 

Anonyme, identifié comme le « monogrammiste M », La Femme à la toilette surprise par la mort, XVIe siècle, eau-forte (détail), Lyon, musée
Anonyme, identifié comme le « monogrammiste M », La Femme à la toilette surprise par la mort, XVIe siècle, eau-forte (détail), Lyon, musée des beaux-arts.
© Lyon MBA - Photo Martial Couderette


Un véritable travail d’enquête
La première difficulté à laquelle s’est heurtée Céline Le Bacon, dans ses recherches de memento mori graphiques, tient à la méthode d’inventorisation et d’enregistrement des œuvres dans les siècles passés. « Lorsque certains fonds arrivent dans les collections au XIX
e siècle, cela ne donne parfois lieu qu’à une mention générale dans un registre. J’ai donc dû mener un travail de recherche minutieux pour identifier les œuvres et retrouver leurs numéros d’inventaire. » La question s’est surtout posée pour le fonds issu du legs Marius Pierre Anterrieu. Ancien maire de Gigean, commune de l’Hérault, ce dernier s’est installé dans la capitale des Gaules en 1883. Après avoir effectué un premier don à la ville de Lyon de son vivant, il lui a ensuite légué un ensemble de monnaies, d’estampes et de livres. Legs qui sera effectif en 1897, un an après son décès. Ses livres ont été affectés à la bibliothèque municipale, ses monnaies et estampes sont venues grossir les collections du musée des beaux-arts. Dans le registre d’inventaire du musée lyonnais, apparaît juste la mention lapidaire « lot de gravures », qui contraint Céline Le Bacon à mener une véritable enquête. Avec pour objectif d’identifier chaque estampe, de la répertorier, de l’attribuer, de la dater et d’en décrypter l’iconographie. Cela a notamment été le cas pour Le Socialisme, nouvelle danse des morts d’Alexandre Collette, un ensemble de six lithographies qui ne figurait pas sur la base de données du musée. Cette série de 1850 dérive d’un cycle réalisé en Allemagne l’année précédente, en écho au soulèvement populaire de Dresde, réprimé par les armées prussiennes en 1848. L’adaptation française de Collette, qui mêle histoire contemporaine et allégorie, dénonce les idées socialistes dans un esprit clairement contre-révolutionnaire.
 

Alexandre Collette, Le Socialisme, nouvelle danse des morts, vers 1850, eau-forte, Lyon, musée des beaux-arts.© Lyon MBA - Photo Martial C
Alexandre Collette, Le Socialisme, nouvelle danse des morts, vers 1850, eau-forte, Lyon, musée des beaux-arts.
© Lyon MBA - Photo Martial Couderette


Menace sur la jeunesse et la beauté…
Autre belle surprise pour Céline Le Bacon : La Femme à la toilette surprise par la mort d’un artiste anonyme du XVI
e siècle, identifié comme le « monogrammiste M ». « Une feuille de grandes dimensions qui propose une très belle composition. La puissance du corps de la femme fait penser à l’art de Michel-Ange, tandis que l’aile de l’ange qui jonche le sol reprend un motif utilisé par Dürer dans une de ces gravures. » Une jeune femme nue admire son reflet dans un miroir pendant qu’un écorché s’avance vers elle, prêt à renverser le sablier qu’il tient à la main. La jeunesse et la beauté sont menacées par la mort, comme le confirme la sentence inscrite au bas de la composition : Mortalia facta peribunt (« Les ouvrages des mortels périront ») extraite de L’Art poétique d’Horace. Une autre gravure du fonds Anterrieu présente une iconographie assez proche : une feuille bien connue des conservateurs du musée puisqu’il s’agit de l’eau-forte de Rembrandt de 1639, Le Jeune Couple et la Mort. Parmi les trésors retrouvés du legs Anterrieu, Céline Le Bacon admet avoir un faible pour les squelettes gravés par Hendrik Hondius vers 1625 – l’un avec un sablier sur une stèle, l’autre avec un arc et des flèches, le troisième avec un étendard. Ces estampes comptent parmi les 23 feuilles figurant des squelettes d’animaux et des allégories de la Mort du recueil Anatomia. Memento mori, dont les motifs dérivent des danses macabres du Moyen Âge. « Ces eaux-fortes forment un très bel ensemble, dont j’apprécie l’ironie et l’humour. » Mais si elle ne devait en choisir qu’une, ce serait Le Jeune Homme tenant un crâne de Lucas de Leyde, réalisée vers 1519. « La technique du burin, avec ses fines hachures, convient parfaitement à la délicatesse du portrait de ce jeune homme au regard mélancolique, qui semble quelque peu écrasé par son chapeau aux plumes extravagantes. » De son index, il pointe le crâne qui apparaît sous un pan de son lourd manteau, mise en garde contre la frivolité des apparences et le caractère éphémère de la beauté et de la jeunesse. « Quasiment toutes les estampes du legs Anterrieu présentées dans l’exposition ont été restaurées, indique Céline Le Bacon, car elles étaient dans leur jus. Et cela a pris du temps, le processus de restauration pour de telles œuvres étant un peu long. La mise sous presse d’une feuille nécessite un mois environ… Mais c’est aussi l’occasion de montrer, pour la première fois, ces estampes incroyables au public. » Lors de son exploration du fonds Anterrieu, la conservatrice a en outre tenté de cerner le goût de cet amateur de la seconde moitié du XIXe siècle, doté d’« une appétence certaine pour le thème de la vanité et dont la curiosité semble très large : l’ensemble couvre plusieurs siècles de création, des sujets et des genres aussi variés que des portraits, des paysages, des scènes de genre, religieuses ou mythologiques… Avec, pour ne citer que les artistes les plus célèbres, quelques belles gravures de Dürer, d’intéressantes eaux-fortes de Rembrandt, de Delacroix et de Manet, des lithographies d’après Géricault… » Toujours est-il qu’« un important travail de récolement doit encore être mené sur ce fonds, qu’il nous faudra progressivement reconstituer pour mieux l’appréhender, constate Céline Le Bacon. Peu à peu je retrouve des estampes qu’il est possible de relier à ce legs, mais nous sommes encore loin d’avoir une vision d’ensemble ! Seul un vrai et long travail approfondi permettra de saisir pleinement les lignes directrices de cette collection ». Avec de belles découvertes et redécouvertes en perspective.

à voir
« À la mort, à la vie ! Vanités d’hier et d’aujourd’hui »,
musée des beaux-arts, 20, place des Terreaux, Lyon (69), tél. : 04 72 10 17 40,
jusqu’au 7 mai 2022.
www.mba-lyon.fr

Gazette Drouot
Gazette Drouot
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne