Les espiègleries de Philippe Favier

Le 10 janvier 2019, par Stéphanie Pioda

L’art est un champ de recherche et d’expérimentations qu’il classifie par thème, tel un encyclopédiste. Au centre d’art Campredon, l’artiste détourne des objets chinés pour les intégrer dans sa propre création.

Philippe Favier

L’exposition du centre d’art Campredon met en lumière un volet de votre travail autour de l’objet chiné et détourné. Pouvez-vous évoquer cet intérêt ?
J’ai commencé dans le monde du vide-grenier, dans les années 1970, en vendant les boutons et les bobines de mon père, mercier en gros. Aujourd’hui, je «chine» pour mon travail, mais je déteste ce mot et ne l’utiliserai que pour l’exposition ! J’ai maintenant un stock très important et poursuis cette collecte inlassablement.
Avez-vous des lieux de prédilection ?
Il y avait le «Woodstock» de la puce à Leyment, près de Lyon. On y trouvait tout ce qu’on voulait et, surtout, tout ce qu’on ignorait ! Maintenant, des milliers de gens se bousculent à partir de six heures du matin. Il est difficile d’être à la fois chineur et misanthrope, aussi je n’y vais plus et choisis des lieux plus circulables et, en définitive, plus humains. Je fais rituellement les puces d’Antibes, face au parc de Marineland, et celles de La Voulte-sur-Rhône, en Ardèche : on y déniche encore des objets bruts, à dépoussiérer. Sinon, je fréquente des petites puces un peu partout.
Certaines rencontres vous font-elles basculer dans de nouvelles séries ?
Systématiquement ! Mais, quel que soit l’objet, il m’en faut un nombre suffisant pour pouvoir effectuer le plus d’essais possible. Je dois préciser que l’exposition de Campredon ne prend en compte que des travaux récents, dans lesquels l’objet de récupération entre en écho avec la spécificité de L’Isle-sur-la-Sorgue, capitale de la brocante. J’essaie à chaque exposition de varier thèmes et plaisirs, mais cela ne doit pas fausser la lecture de mon travail. Je crois que le dessin a, depuis toujours, plus d’importance que le détournement d’objet.
Est-ce un nouveau volet de recherche ?
Non, pas spécialement, c’est une piste de plus. Mes stimuli sont vraiment divers et, si parfois une boîte tout en longueur m’évoque un grand parchemin ou une valise à cravates, ce qui déclenche un travail reste un mystère. Ce peut être un outil, une matière : tout peut faire signe, à moi d’essayer d’en faire sens.
Êtes-vous collectionneur ?
Pas du tout. Une seule de mes œuvres est accrochée au mur  une peinture de mon «château», étrangement réalisée des années avant d’en connaître l’existence. Les murs de ces anciens bâtiments ont une patine qui se suffit à elle-même. Si j’étais collectionneur, sans doute serait-ce de dessins ou d’esquisses. Sinon, je serais le collectionneur d’une seule œuvre : un Twombly, un Opalka ou un Jeff Wall.
Vous avez beaucoup gravé jusqu’en 2000, date d’une exposition à la BnF. Dans votre appropriation des objets, peut-on faire une analogie entre le contour de l’objet et le trait de la gravure ?
C’est une façon de voir fort judicieuse. La silhouette de l’objet est déjà en soi une forme de narration, une sorte de mystère. Dans les plans ou les antiphonaires, il y a quelque chose d’austère et, si j’ose dire, je les enlumine à retardement en dévoyant les textes au passage ! Le fait de m’immiscer dans leur univers me confère un sentiment de puissance extraordinaire. Quand j’étais aux beaux-arts de Saint-Étienne, la presse évoquait les artistes démiurgiques et prométhéens : ce n’est plus du tout d’actualité semble-t-il.

 

Orlando Furioso, 2013-2014.
Orlando Furioso, 2013-2014. © Philippe Favier © Photo François Fernandez

Quel est le plus intéressant, le processus ou le résultat ?
Le processus ! Quand je m’auto-interviewe en promenant mon chien, il me semble que le plus important est bien évidemment cette énergie-là, celle qui permet de se réveiller le matin en croyant que l’on va pouvoir, peut-être, encore découvrir quelque chose.
Avez-vous un rituel avant de commencer à travailler ?
J’ai une obsession, peut-être même une superstition : il faut que je sois à ma table le lundi matin à huit heures, où que je sois, d’où que je vienne. Sinon, pour me sentir vivant, je dois créer ou rêver au moins quatre heures par jour. Quand on est totalement libre de son temps, il est indispensable d’avoir une certaine discipline : qu’il faille non pas payer les choses, mais honorer cette liberté-là en lui donnant de l’espace.
Vous avez trois ateliers : à Châteaudouble, dans la Drôme, dans le pays niçois et à Paris. Comment investissez-vous ces lieux ?
Lorsque vient la Toussaint, je quitte Châteaudouble pour l’ancien atelier d’Albert Chubac à Aspremont, près de Nice, où le soleil sort d’un cyprès dès huit heures du matin… Mais comme il est actuellement en restauration, je suis à Paris pour l’hiver. Je retournerai au pied du Vercors au printemps. Ces transhumances prennent l’allure d’un déménagement de quincaillier ; en cela, je crois devoir obéir à une ancienne fascination pour mon père, voyageur de commerce. Il avait, dans son immense break, une cinquantaine de malles et de valises de toutes formes, longues pour les cravates, larges pour les canevas… Le coffre de mon petit camion est tout aussi rempli et, lors de mon dernier transfert, il n’y avait pas moins de cinquante-quatre valises avec, à l’intérieur, des milliers de documents, d’objets divers, de matières et de matériaux. Pour certaines, cela fait plus de dix ans que je les transporte à chaque estive, sans jamais les avoir utilisées. On ne sait jamais ! Ainsi, je vais et viens comme une sorte de bernard-l’ermite de chez Delsey.

 

Boîte, 2016-2017.
Boîte, 2016-2017.© Philippe Favier © Photo François Fernandez

Vos dessins abritent de nombreux signes et symboles, avec des squelettes, des guignols et tout un bestiaire très riche. Est-ce un vocabulaire «faviérien» ?
J’utilise un champ lexical et sémiologique très vaste. Lorsque j’étais gamin, je passais mon temps dans les bibliothèques et y recopiais tous les alphabets, lexiques et autres relevés archéologiques possibles. Cet inventaire me passionnait. Bien évidemment, mon travail retranscrit cette fascination et les diverses narrations que l’on peut envisager s’en nourrissent. Je m’envisage plus comme un modeste auto-encyclopédiste que comme un artiste, dans ma façon de découper le travail en séries, périodes et thèmes : un petit Diderot forézien nourri aux pages du catalogue Manufrance…
Y a-t-il des qualificatifs qui vous agacent concernant votre travail ?
Je me bagarre depuis toujours contre l’idée que mon univers est enfantin. Il y a certes une part enfantine dans ma façon de créer, mais la part dramatique et sombre me semble plus essentielle. Dans l’exposition «Prévert polymorphe», qui s’est tenue à l’espace Jacques Villeglé à Saint-Gratien en 2014, si on regardait vraiment mon travail, on découvrait des choses un brin obscènes et souvent très morbides, loin tout de même de l’enfance : une forme d’espièglerie désenchantée. J’ai dit il y a peu que je trouvais qu’on était enfant trop tôt… Cette phrase énigmatique me ravit.

 

Philippe Favier
en 5 dates

1957
Naissance à Saint-Étienne
1982
Première exposition au musée d’Art et d’Industrie de Saint-Étienne
1985
Lauréat des prix de Rome de peinture et de gravure, première exposition à la galerie Yvon Lambert à Paris
1996
Rétrospective à la galerie nationale du Jeu de Paume et au musée d’art moderne de Saint-Étienne
2005
Exposition «Géographie à l’usage des gauchers» au musée d’art contemporain de Lyon
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