Les enseignes du vieux Paris s’exposent au musée Carnavalet

Le 17 juin 2021, par Anne Doridou-Heim

C’est le nez en l’air qu’il faut avancer pour découvrir la belle collection d’enseignes du musée Carnavalet, notamment celles acquises aux enchères.

Enseigne du libraire «À l’enseigne du livre rouge et de la plume blanche», métal peint, plaque de forme sinueuse et mobile, style Directoire, fin du XIXe siècle, 131 74 cm. Paris, Drouot, 18 mars 2019. Lucien Paris OVV.
Adjugé : 4 000 € Préemption du musée Carnavalet, Paris.

Le 30 mai dernier, après plus de quatre années de travaux de restauration, le musée Carnavalet a pu rouvrir ses portes en grand (voir l'article Valérie Guillaume, capitaine du vaisseau Carnavalet de la Rencontre page 262). Passé le pavillon d’entrée, le visiteur traverse la galerie des enseignes magnifiquement restaurée – murs et contenants –, et avance sous ces bannières qui, si elles ne flottent plus aux vents parisiens, ont retrouvé ici un lieu à la mesure de leur histoire. Façonnant le paysage urbain aussi certainement que les fontaines, les bancs publics et les kiosques, elles sont désormais déployées dans deux salles, suggérant toujours une déambulation dans une rue parisienne, invitant à flâner d’un commerce à l’autre. Déjà avant la Commune, dans le chaos des démolitions, le tout jeune musée – initié en 1866 et ouvert en 1880 –, conscient du manque d’intérêt dont elles sont victimes, en recueille un grand nombre. Et c’est dès juillet 1914 qu’une salle leur est dédiée, grâce à l’action déterminante d’un conservateur, Georges Cain ; elle est même inaugurée par le président de la République, Raymond Poincaré. Multipliant les formes, les couleurs et les matériaux, ces étendards offrent une jolie promenade dans le Paris d’antan et, surtout, témoignent de l’histoire des métiers et du commerce parisien d’avant la Première Guerre mondiale. Aujourd’hui, l’institution parisienne ne les traque plus dans les rues, mais aux enchères.
Pittoresques témoins
Lors de la vente de la collection de Roxane Debuisson, huit enseignes étaient préemptées par l’institution, le 18 mars 2019 chez Lucien Paris à Drouot : un effort considérable en termes de budget, mais à la hauteur de la vaillante collectionneuse – une amoureuse du Paris populaire d’hier dont elle suivait inlassablement les traces afin qu’il ne disparaisse pas totalement. De fil en aiguille, la quête de cette chineuse hors pair, et à la forte personnalité, s’était répandue. Amis, relations et anonymes la contactaient lorsqu’ils avaient bruit d’un objet à récupérer. Les enseignes sont les premières pépites de ce Petit Poucet – viennent ensuite les plaques de rues, du mobilier urbain, des éléments du métropolitain et encore des peintures. Il est vrai qu’elles racontent une histoire, celle du vieux Paris, qui a connu les bouleversements des travaux d’urbanisme du baron Hausmann. Cent ans plus tard, entre 1960 et 1970 essentiellement, Roxane Debuisson sauve donc ce patrimoine pittoresque. Le musée, «toujours très attentif au marché», souligne Marie-Laure Deschamps, responsable du département des arts décoratifs, souhaitait en acquérir dix. Malheureusement, trop chère, l’enseigne du fabricant de fournitures pour cafés et bistrots «À l’Éléphant» lui a échappé, «ce qui reste une vraie déception», ajoute-t-elle. Cependant l’institution a pu emporter quelques morceaux de choix, dont une paire en fer doré et en ronde bosse destinée au marchand d’escargots du quartier des Halles, «Lazare successeurs», pour 12 750 € ; «Au Gant d’or », enseigne en fer doré d’un gantier du boulevard Beaumarchais (5 625 €) ; «À l’Auvergnat de Paris», magasin de vin, café et charbon (1 125 €) ; «Sainte Eugénie», annonçant une blanchisserie de la rue de Charenton (500 €) ; «À l’enseigne du livre rouge et de la plume blanche» pour une librairie (4 000 €, voir photo), et enfin celle d’un marchand de parapluies de la rue du Pont-Louis-Philippe (1 375 €). Ces six pièces datent de la fin du XIXe siècle et sont en tôle peinte. En revanche, celle d’une fabrique de lanternes est d’époque art nouveau (3 125 €), celle d’un coiffeur, simulant un parchemin enroulé, du XXe siècle (3 125 €). «Le nouveau parcours de présentation était déjà dessiné lors de cette vente», précise la conservatrice, «c’est pourquoi aujourd’hui une seule (celle du libraire) est accrochée en permanence», mais le musée a initié une exposition-dossier, nommée «l’objet du mois», et projette d’en consacrer prochainement une à la collection Debuisson. Autre point sur lequel il souhaite insister : la restauration des enseignes du parcours. Toutes en ont bénéficié grâce au mécénat généreux de trois entreprises privées, et à une campagne de financement participatif… qui a permis de récolter près de 40 000 € et a mobilisé de nombreux amoureux anonymes. «Une première à rééditer 
De petits monuments
Plébiscitée depuis le Moyen Âge, l’enseigne parle d’un temps où l’illettrisme était la règle, et la numérotation et la nomination des rues inexistantes  – elles ne balbutieront qu’en 1728. Aussi, quasiment chaque maison disposait de la sienne, y voyant un moyen de la personnaliser : maison du Sabot, de l’Échiquier, du Pot d’étain, du Pied de biche… Au fil du temps, l’usage sera de donner à la rue le nom de son enseigne principale. Sa pose fit l’objet d’une réglementation stricte au XVIIe siècle suite à de nombreux excès. Tallemant des Réaux raconte par exemple les querelles d’un cabaretier de la rue Montmartre, qui avait pour accroche la «Tête-Dieu», et du curé de Saint-Eustache – qui eut bien de la peine à la lui faire décrocher… Oui, la belle insolente donne l’image d’une capitale libre osant calembours et devinettes pour mieux retenir l’attention du chaland. À l’aube du XXe siècle, beaucoup de propriétaires heureusement avertis offrent des pièces au musée, qui, autre temps, ne prend pas toujours note de leur provenance. Le comte Louis Clément de Ris (1820-1882), un érudit féru d’histoire, est l’un de ceux – ils sont nombreux au XIXe, notamment Édouard Fournier qui les élève au rang «de petits monuments» – leur ayant consacré un ouvrage. Nous sommes en 1869. Sa conclusion résonne comme une prémonition : «Je regrette, je regretterai toujours l’enseigne ; mais quand je lis les prospectus versifiés distribués au coin des ponts, je prévois que dans cent ans d’ici, ce qui me paraît un sacrilège sera réputé l’enfance de l’art pour les historiens de la réclame. Je ne puis, en terminant, que leur souhaiter en 1969 des courses aussi intéressantes que celles que l’on peut encore faire en 1869 à travers les rues de Paris».

à voir
Musée Carnavalet 23, rue de Sévigné, Paris IIIe
www.carnavalet.paris.fr
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