Les desseins d’Emmanuel de Bayser

Le 05 mai 2017, par Sylvain Alliod

On peut porter le patronyme d’une grande dynastie d’experts et marchands et ne pas collectionner les dessins anciens. Entre Berlin et Paris, Emmanuel de Bayser traque les grands noms du design français de l’après-guerre.

Emmanuel de Bayser dans son appartement de Berlin, assis dans un fauteuil Boule de Jean Royère.

Arrière-petit-fils du peintre George Desvallières, d’une famille au goût plutôt classique, vous vous êtes passionné pour le design...
J’ai en effet grandi dans un univers très XVIIIe siècle, mais j’ai vite eu envie de vivre autrement. Pour meubler ma première chambre d’étudiant, je suis allé chez Ikea ! Ensuite, j’ai effectué mon service militaire à Munich, en coopération chez Canovas, et là, je me suis forcément orienté vers quelque chose de beaucoup plus déco. De retour à Paris, je me suis intéressé au design américain des années 1950-1960, notamment Charles et Ray Eames ou Georges Nelson. J’achetais alors sur eBay. On trouvait des choses incroyables, que je faisais venir des États-Unis. J’ai notamment conservé de cette époque un canapé de Florence Knoll, mon premier achat, que j’ai installé dans un de mes magasins à Berlin.
Comment en êtes-vous venu aux créateurs français ?
En termes d’investissement, j’aurais dû débuter par eux ! J’ai commencé à acheter dans une galerie un petit bureau vert de Jean Prouvé, ainsi qu’une chaise, verte elle aussi. J’ai ensuite enchaîné avec un lit de repos. Je ne les ai pas mis dans mon appartement, mais dans une boutique que j’avais alors et où je vendais du mobilier. Ensuite, j’ai changé d’appartement à Berlin et j’ai alors élargi mon spectre d’acquisitions en achetant des œuvres de Charlotte Perriand, Serge Mouille, Jean Royère, Mathieu Matégot… Je trouve leurs créations très agréables à vivre. Les pièces que j’ai achetées il y a dix ans, je ne m’en lasse pas, ce qui n’a pas été le cas de ma période américaine. Si l’esprit des années 1950 est commun à l’ensemble de ces créateurs, il y a chez les Américains quelque chose de plus éphémère. Les Français sont davantage intemporels. J’imagine qu’inconsciemment, mon évolution s’est faite comme cela.
Vous êtes aussi collectionneur de céramiques…
Collectionneur, c’est un grand mot. Quand je n’ai plus eu de place pour les meubles, je me suis intéressé aux céramiques, celles de Georges Jouve notamment. Cela allait de pair avec le fait que je ressentais le besoin d’avoir des objets. J’adore les céramiques et j’aime vivre avec elles, les observer, les changer de place, créer des dialogues. Je suis très attentif à leur emplacement. J’aime faire des compositions et je vois tout de suite si quelque chose a été déplacé.C’est d’ailleurs moi qui fais le ménage, comme cela les choses sont toujours à la bonne place !

 

À Berlin, table de Pierre Chapo, chaises de Jean Prouvé, bahut de Charlotte Perriand, céramique de Georges Jouve, sculpture en bois d’Alexandre Noll,
À Berlin, table de Pierre Chapo, chaises de Jean Prouvé, bahut de Charlotte Perriand, céramique de Georges Jouve, sculpture en bois d’Alexandre Noll, bureau compas et chaise standard de Jean Prouvé, tabouret en bois de Charlotte Perriand, luminaire de Serge Mouille.

Vous êtes le cofondateur du concept store le plus branché de Berlin, The Corner. Est-ce que cette activité exerce une influence sur votre collection ?
En travaillant dans le domaine de la mode, j’aime en effet les choses les plus tendance. Je ne me vois pas vivre dans un intérieur complètement XVIIIe! Je demande souvent à mes cousins galeristes s’ils connaissent des jeunes acheteurs de dessins anciens. Pas beaucoup, me disent-ils. Pour le mobilier, intégrer une belle bergère avec un beau tissu, pourquoi pas, ou une console avec un Lalanne dessus. Mais en total look, c’est difficile… Au début, j’étais plutôt minimaliste, je ne donnais pas la priorité au confort. J’ai changé, et maintenant je suis très attentif à avoir chez moi une atmosphère un peu plus confortable. Mon travail est très prenant et j’aime, quand je rentre, pouvoir respirer en observant les objets. Et j’ai mon argent devant mes yeux, au moins j’en profite ! C’est toujours ce que je me dis lorsque j’achète des choses qui me mettent en difficulté financière.
Préférez-vous les galeries ou les ventes aux enchères ?
Ce sont deux énergies, deux émotions différentes… Je suis quelqu’un de calme, aussi je préfère les galeries. Le stress du téléphone pendant les ventes, je n’aime pas du tout ! Mais je ne suis pas exclusif, lorsque l’on cherche quelque chose de précis, les maisons de ventes sont d’une grande aide. Et j’aime beaucoup feuilleter les catalogues. Drouot est une source incroyable, mais il faut du temps pour en profiter… Si je préfère acheter en galerie, c’est aussi que j’adore discuter avec les marchands, que l’on me raconte les objets, leur provenance. Chaque fois que je viens en France, je fais le tour de la rue de Seine et de la rue de Lille. Pour les arts décoratifs, Paris est vraiment unique et reste la référence mondiale. Je n’achète pas forcément, mais toujours je découvre et apprends plein de choses. En plus, je connais les marchands depuis longtemps. Et puis, on peut essayer chez soi ce que l’on convoite. Je regrette en revanche que les professionnels gardent les plus belles pièces pour les foires, où je n’ai pas vraiment le temps d’aller. De moins en moins de gens vont dans les galeries, ce que je trouve étonnant.
Qu’est-ce qui déclenche l’acte d’achat ?
Le coup de cœur ! Je n’achète jamais quelque chose que je sens moyen. Je pense toujours à l’endroit où je vais le placer et en général, je trouve. Mais parfois il faut se résoudre à se dire que ça ne va pas fonctionner. Il m’est arrivé de faire des erreurs, mais dans ce cas je revends. Et c’est très rare, car avec le temps l’œil s’exerce, on connaît mieux et l’on fait plus attention. Il est vrai aussi que l’on a moins la fougue du départ, qu’on analyse davantage. J’ai un jour acheté une lampe censée être de Jouve. Il y avait un doute, mais je l’ai quand même prise car je la trouvais belle, le fait qu’elle soit de Jouve ou pas m’importait en fait peu. Mais en général, les belles pièces, il y a un nom derrière. Les inconnus géniaux, c’est rarissime !

 

L’appartement parisien d’Emmanuel de Bayser, avec des meubles de Jean Prouvé, Pierre Jeanneret, Charlotte Perriand et Ron Arad, céramiques et lampe de
L’appartement parisien d’Emmanuel de Bayser, avec des meubles de Jean Prouvé, Pierre Jeanneret, Charlotte Perriand et Ron Arad, céramiques et lampe de Georges Jouve et Suzanne Ramie, objet en bois d’Alexandre Noll.

Et vos récents coups de cœur ?
La problématique, c’est de trouver quelque chose de nouveau, car tout a été plus ou moins découvert. Aussi, je regarde la création contemporaine. J’aime par exemple beaucoup ce que je vois chez Carpenters Workshop Gallery, mais pour moi c’est un mobilier qui n’est pas facile à vivre, plus proche d’une œuvre d’art. Celui de Joseph Dirand, en revanche, s’intègre tout à fait dans mon environnement. Je regarde aussi du côté des créateurs plus historiques. Par exemple en ce moment Jean-Michel Frank, que je connaissais bien sûr, mais que je redécouvre, comme tout l’univers de cette époque. Il travaillait avec les ateliers d’Adolphe Chanaux et cette idée de communauté créative me plaît. D’ailleurs, j’ai visité les ateliers de Carpenters, où ils travaillent le parchemin, le bronze, l’ébénisterie. J’apprécie cette démarche avec l’artisanat. Je me suis aussi dernièrement intéressé à Marc Du Plantier, que je connaissais superficiellement. J’ai vu des photos d’intérieurs qu’il a conçus lorsqu’il était influencé par l’Égypte. Il y a des meubles assez incroyables.
Quel est le plus grand compliment que l’on puisse vous faire ?
Me dire que mes appartements, à Berlin et à Paris, me ressemblent. Je donne pas mal de moi, aussi bien dans la manière dont je recherche les objets que dans la façon dont je les marie. C’est très personnel. Je suis incapable de dessiner, mais associer les choses, oui. Ma sensibilité s’exprime comme cela. On ne peut pas aménager un appartement en deux minutes, le temps est important. On doit ressentir qui l’habite.

EMMANUEL DE BAYSER
EN 4 DATES
1996
Travaille pour Manuel Canovas en Allemagne
1998
Consultant chez Ernst and Young
2001 Directeur de la communication internationale chez Giorgio Armani Parfums (groupe L’Oréal)
2006 Création de The Corner, à Berlin
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