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Les collections XVIIIe siècle de Jacques Doucet

Publié le , par Carole Blumenfeld

L’INHA et le musée Camondo mettent à l’honneur les dessins d’Adrien Karbowsky pour l’hôtel « musée » du XVIIIe siècle de Jacques Doucet, dont André Joubin, premier directeur de la Bibliothèque d’art et d’archéologie, livra une brillante analyse dès 1930.

Élisabeth Vigée Le Brun, Madame Grant (Noël Catherine Vorlée), 1783, huile sur toile,... Les collections XVIIIe siècle de Jacques Doucet
Élisabeth Vigée Le Brun, Madame Grant (Noël Catherine Vorlée), 1783, huile sur toile, 92,1 x 72,4 cm, New York, The Metropolitan Museum of Art.

Certaines images font rêver, comme le Portrait de David David-Weill devant ses collections par Édouard Vuillard (collection particulière) ou les vues d’intérieur de l’appartement de Jacques Doucet, où apparaissent en bonnes places Le Feu aux poudres de Fragonard (musée du Louvre), Les Bulles de savon (The Metroplitan Museum of Art) et Le Faiseur de château de cartes (Winterthur, collection Oskar Reinhart) de Chardin, mais aussi l’éblouissante Madame Grand de Vigée Le Brun (The Metroplitan Museum of Art), ou encore le mythique pastel de Maurice Quentin de La Tour représentant Madame Grimod de La Reynière (collection particulière). Commissaire de l’exposition du musée Camondo, Juliette Trey porte pourtant un regard sévère mais sans doute juste – et scientifique – sur cette collection qui « compte seulement quelques œuvres majeures, comme les portraits au pastel de Louis Duval de l’Épinoy par Maurice Quentin de La Tour du musée Calouste Gulbenkian à Lisbonne, et d’Abraham de Robais par Jean-Baptiste Perronneau du musée du Louvre, ou encore L’Incendie de l’Opéra, vu des jardins du Palais-Royal, le 8 juin 1781 peint par Hubert Robert, aujourd’hui au musée Carnavalet. Des sculptures importantes de Clodion, Jean-Baptiste Lemoyne et Jean-Antoine Houdon s’y trouvent également, mais ne font pas pour autant de la collection de Doucet un ensemble exceptionnel, comparé à celles d’autres grands collectionneurs de l’époque. Quelques peintures italiennes, espagnoles, hollandaises et anglaises ainsi que des objets d’art asiatiques, dont la plupart ont été remaniés par des marchands merciers parisiens au XVIIIe siècle, complètent l’ensemble composé en grande partie d’œuvres françaises. Ce qui fait peut-être le caractère original de cette collection est l’importance accordée par Doucet aux dessins et pastels […]. L’intérêt de Doucet pour les boiseries anciennes est un autre point saillant de sa pratique de collectionneur ». André Joubin, directeur de la Bibliothèque d’art et archeologie Jacques Doucet de 1918 à 1933, n’a jamais connu l’installation du couturier dans son petit hôtel du 27, rue de la Ville-l’Évêque, à Paris, dont témoigne la pétillante vue de l’escalier par Walter Gay (Avignon, musée Angladon collection Jacques Doucet). Mais, écrit-il juste après la mort du collectionneur, « ceux qui l’ont vue en parlent toujours avec admiration et la considèrent comme la plus belle réussite de Doucet. L’hôtel offrait un caractère d’intimité qui gardait à ces œuvres du passé un aspect vivant. Tous ces Watteau, ces Chardin, ces Boucher ou ces Fragonard, ces pastels et ces dessins paraissaient le cadre naturel de la vie du maître de céans ». La vue de l’escalier du musée Angladon témoigne des heureux hasards de la découverte de l’homme passionné. Par ailleurs, Joubin explique que Jacques Doucet avait senti cette « ascension imminente » des prix pour le XVIIIe siècle, cette flambée se produisant notamment à l’occasion des grandes ventes des collections Sedelmeyer en 1907, qui avaient fait l’âge d’or de l’hôtel-musée-galerie de la rue de La Rochefoucauld du marchand, et de la dispersion de ses collections en 1912. « En ce temps-là, il était beaucoup plus difficile et surtout plus amusant de faire une collection qu’aujourd’hui où il suffit, avec un portefeuille bien garni, d’aller d’un bout à l’autre de la rue La Boétie pour se constituer un petit musée composé de valeurs de tout repos. On avait alors le plaisir de la chasse et la joie de la découverte. »
 

Adrien Karbowsky, Grand Salon, coupe longitudinale (élévation nord), 1907, graphite, aquarelle, gouache, plume et encre brune, 45,2 x 55,2
Adrien Karbowsky, Grand Salon, coupe longitudinale (élévation nord), 1907, graphite, aquarelle, gouache, plume et encre brune, 45,2 x 55,2 cm, Paris, bibliothèque de l’INHA, collection Jacques Doucet. Crédit : INHA
Adrien Karbowsky, Salon des pastels, coupe longitudinale (élévation est), 1907, graphite, aquarelle, gouache, plume et encre brune, 44,2 x
Adrien Karbowsky, Salon des pastels, coupe longitudinale (élévation est), 1907, graphite, aquarelle, gouache, plume et encre brune, 44,2 x 56 cm, Paris, bibliothèque de l’INHA, collection Jacques Doucet. Crédit : INHA
L’installation rue Spontini
En 1904, Jacques Doucet confie à Louis Parent, architecte très en vue et neveu de l’architecte de l’hôtel Jacquemart-André, le soin de bâtir un hôtel rue Spontini, pensé autour de ses collections. Bien connu par les dessins du peintre décorateur Adrien Karbowsky et les photographies publiées en 1930 par André Joubin, ce temple à la gloire du XVIIIe siècle fut tout de suite couronné d’un prix du concours de façades de la Ville de Paris, et publié dans la presse architecturale à partir de 1907. La revue L’Architecture fait alors l’éloge d’« un plan sur programme spécial comprenant, au grand étage, de véritables salles de musées ». Le mot est dit. Le XVIIIe mis en scène Brillantissime, le texte livré par André Joubin incite à la réflexion. Rien de plus dangereux que de penser faux. De vivre faux aussi. Cette installation rue Spontini, explique Joubin, « avait un défaut et Doucet l’avait senti le premier. Elle n’était plus un décor familier, et elle se muait en galerie, autant dire en musée, en quelque chose de définitif. Elle contenait ainsi comme un germe de mort et cette idée allait devenir insupportable à Doucet ». Le couturier perdit justement l’élue de son cœur Jeanne Ruaud en 1911, et la mort devait l’épouvanter. Or, la question soulignée par Joubin dépasse l’histoire d’amour de Doucet : il s’agissait d’un pastiche et la construction de Louis Parent n’était pas non plus en accord avec son propre temps. Dans son analyse récente de l’hôtel de Lévy, édifié par Louis Parent en face de l’hôtel Doucet et aujourd’hui résidence de l’ambassadeur du Portugal, Christophe Parant a souligné un détail lourd de sens : chez Doucet, seules des écuries et des remises à voitures hippomobiles avaient été prévues en 1904. La grande remise des Lévy, conçue deux ans plus tard et demeurée intacte jusqu’à aujourd’hui, est l’un des plus anciens garages particuliers pour automobiles de Paris, conçu comme tel. Et puis est-il vraiment possible de vivre dans une « œuvre d’art totale » ? « Plon-Plon » ne vécut jamais dans la Maison pompéienne, et Boni de Castellane prit la poudre d’escampette du Palais rose en 1906, ou en fut plutôt chassé, divorce oblige. Il est sans doute nécessaire de repenser l’hôtel Doucet de la rue Spontini dans un engouement porté par les grands marchands. En 1900, les frères Jacques et Arnold Seligmann investissent un hôtel particulier place Vendôme, où les boiseries d’origine, imaginées par Claude Audran et Nicolas Lancret, avaient été conservées, et ils installent leur stock de meubles, tapisseries, sculptures et tableaux « en situation ». Dans Marchands d’art (1999), Daniel Wildenstein est revenu sur le parti pris également adopté par son grand-père Nathan qui avait, lui aussi, un Salon dédié aux pastels : « Pour la famille, l’effort financier a été énorme et conforme à la philosophie de la “marche à monter”.
C’était une nouvelle étape. La mise en scène du stock. Le XVIIIe au service du XVIIIe. Avec des murs, des salons, des galeries. Cette mise en scène théâtrale et ce luxe répondaient à une stratégie, mais également à un fantasme. C’était une façon de crier : “On en a assez d’être considérés comme des boutiquiers.” » Récemment, dans Duveen Brothers and the Market for Decorative Arts, 1880-1940, Charlotte Vignon a insisté sur ce phénomène : « Les Seligmann, Wildenstein et Larcade préfèrent masquer les opérations du négoce sous les apparences de la sociabilité mondaine, qui fournissait aux clients un avant-goût, ou un modèle, du raffinement qu’ils pouvaient acquérir. L’absence de vitrine faisait partie de ce processus de dissimulation de la finalité commerciale et d’assimilation des opérations de vente à des échanges mondains. » Place Vendôme, chez Joseph Duveen, chaque pièce s’inspire d’un grand style français mais « ce sont les objets à vendre qui composent réellement le décor. Ils sont peu nombreux afin de signifier aux visiteurs leur rareté et leur préciosité. Les porcelaines sont mises à distance dans des meubles-vitrines dessinés par Carlhian. Les objets importants sont étudiés, répertoriés, catalogués, comme dans un musée ». Une façon de les sublimer en quelque sorte. Et chez Doucet, les curieux étaient reçus le dimanche entre 11 h et 12 30. Dans un article de 1929, Albert Flament se souvient : « Les femmes gardaient leur manteau, leurs boas, leurs écharpes… On se serait cru à une succursale trop élégante de la galerie Georges Petit, car il y avait les valets de pied et leur livrée qu’on utilisait. » Doucet s’échappa donc vite de la rue Spontini et se réinventa, à 50 ans, en se tournant vers de nouveaux horizons. Dès cette date, il avait déjà en tête le legs qui fut finalement un don de ses milliers d’ouvrages, qui permettent aujourd’hui à la France de s’enorgueillir de la plus grande bibliothèque d’histoire de l’art au monde. Les dernières lignes d’André Joubin furent les suivantes : « En Angleterre on l’eût nommé “Sir” ou “Lord” ou “Doctor”, en Allemagne on en eût fait un Rector magnificus, un directeur honoraire des musées, un chevalier d’un aigle rouge, noir ou blanc […] Mais si la France a besoin de mécène, n’y a-t-il pas quelque chose à imaginer pour eux, quelque chose qui convienne aux habitudes et aux traditions de notre pays, quelque chose qui encourage les donateurs, quelque chose enfin qui serve à retenir nos musées et nos instituts des héritages convoités ? »
à voir
« Doucet et Camondo. Une passion pour le XVIIIe siècle »,
musée Nissim de Camondo, 63, rue de Monceau, Paris VIIIe, tél. : 01 53 89 06 40.
Jusqu’au 3 septembre 2023
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