Les collectionneurs face à la crise du Covid-19

Le 11 juin 2020, par Pierre Naquin et Hugues Cayrade

Dans quel état d’esprit sont aujourd’hui les collectionneurs ? Car quand bien même tous les acteurs du marché se seraient mis au numérique à la faveur de la crise liée, la reprise de l’activité reste des plus incertaines, et finalement dépendante de leur humeur.

Charles Riva devant Comet (1970), de Lee Krasner.
© HV PHOTOGRAPHY. COURTESY COLLECTION CHARLES RIVA

À l’instar de la plupart des secteurs de l’économie mondiale, le marché de l’art a été frappé de plein fouet par la crise engendrée par l’épidémie, et tout particulièrement par l’annulation de nombreuses foires, où les galeristes réalisent, bon an mal an, entre 30 et 80 % de leur chiffre d’affaires annuel. Alors que beaucoup d’acteurs cherchent à se réinventer, il n’en reste pas moins que les collectionneurs constituent encore – et pour longtemps – la porte de sortie principale pour les œuvres proposées. Même lorsqu’un marchand vend à un de ses confrères, c’est pour, au final, céder l’objet à un collectionneur. Sans ce dernier, point de marché. Comment ces acheteurs ont-ils été impactés par le Covid-19 et comment cela a-t-il pesé sur leurs décisions ? «Pour être très honnête, je dirais que notre priorité est aujourd’hui de respecter les
précautions qui nous sont demandées pour éviter que ne se propage ce terrible virus, mais, en même temps, nous ne pouvons pas ne pas penser à l’art, qui représente toute notre vie», déclarent Florence et Daniel Guerlain, dont la collection se développe à travers leur fondation créée en 1996. Celle-ci n’accueille plus régulièrement de public depuis 2004 mais décerne, depuis 2006, un prix à l’occasion du Salon du dessin à Paris. «S’il est difficile pour nous de préparer le prix 2021, en raison des contraintes liées à la pandémie, limitant notamment les déplacements à l’étranger, la crise n’a pas eu vraiment d’incidence sur notre collection, qui se construit au fil du temps», explique le couple. «Les galeries nous ont envoyé numériquement de nombreuses images d’œuvres et biographies d’artistes, et nous avons fait quelques acquisitions.» S’ils saluent les initiatives prises notamment par Emmanuel Perrotin et Thaddaeus Ropac pour soutenir leurs confrères aux reins moins solides, Florence et Daniel Guerlain ne cachent pas leur inquiétude quant à l’avenir du monde de l’art 
: «Rien ne pourra être pareil après cette pandémie qui a touché tous les pays du monde, à des degrés divers. Gardons quand même à l’esprit que ce monde de l’art, que nous croyons unique, n’est qu’un petit noyau social. De nombreuses autres professions vont souffrir ! Étant sans visibilité face à ce qui va nous arriver dans les prochains mois, il faut vivre sans arrière-pensée.»
Entre pragmatisme et philosophie
Philippe Tirault, collectionneur installé au pays du Matin calme — où la situation a rapidement été contenue —, confie avoir été actif, même pendant la période où la Corée était touchée : «J’ai pu aller voir les œuvres qui étaient proposées dans les ventes en ligne. J’ai notamment acquis un grand Chung Kyung Yoon, datant de 2002, ainsi qu’un dessin de Bernar Venet. Les prix ont sensiblement baissé, la demande est faible et l’offre importante. Galeries et collectionneurs ont besoin de vendre des œuvres. C’est une bonne période pour acheter», indique-t-il, pragmatique. Converti à l’intérêt du numérique pour le commerce de l’art, il reste néanmoins encore réticent au moment de l’acte d’achat : «J’ai toujours besoin d’être face à l’œuvre. Je pense que la découverte en ligne va demeurer, et c’est un résultat positif de la crise. Les galeries françaises ont fait beaucoup de progrès de ce point de vue. Cela donne accès à beaucoup plus d’artistes et d’œuvres, et cela rend l’art accessible à un plus grand public. On n’a plus de problèmes de géographie : je regarde en ligne une expo à Paris et, dix minutes après, je suis dans une galerie à Berlin…» Il admet néanmoins n’avoir «pas vraiment réussi à découvrir de nouveaux artistes pendant cette période» et rester «très attaché à la matière», ce qui le rend peu sensible à l’art 100 % numérique. Installé à New York, alors qu’une partie de sa collection est exposée à Bruxelles, Charles Riva fait, lui aussi, preuve d’un certain pragmatisme. «Ma collection reste très importante à mes yeux, alors je m’adapte à la situation actuelle, assure-t-il. Nous en avons déjà réaménagé les espaces en les meublant afin de recevoir le public en conformité avec les exigences en matière d’hygiène et de santé.» Sur le plan des acquisitions – il a acheté récemment un tableau de Cheyney Thompson chez Sotheby’s –, le développement du numérique ne l’effraie pas outre mesure, mais, précise-t-il, «dans une certaine fourchette de prix, c’est-à-dire en dessous de 200 000 €». «Les nouvelles plateformes, comme les Viewing Rooms, qui ont été mises en place nous aident à rester au courant du marché, des tendances et des résultats de ventes sans nous rendre physiquement dans une foire ou une salle de ventes. C’est surtout du point de vue de l’accès à l’information que ces initiatives virtuelles font évoluer les pratiques», analyse Charles Riva. De la même manière, il reste connecté aux marchands grâce à la vidéoconférence. Pour lui, «c’est le moment d’attendre, au moins jusqu’en octobre. Cela permettra d’accéder à des œuvres plus historiques à un meilleur prix. Le marché semble stable parce que, d’une part, les salles de ventes ont réduit le nombre de lots proposés, et que d’autre part les galeries offrent une sélection d’artistes plus restreinte.» Il conclut, plutôt positif : «Ce n’est pas la première fois que le secteur traverse une crise. D’une manière générale, l’art reste un très bon investissement à long terme si on achète des artistes avant-gardistes.» Précurseur dans la collection des arts numériques, notamment chinois, et dans les nouvelles méthodes d’exposition des œuvres à travers la réalité virtuelle, Sylvain Lévy tire de la crise du coronavirus des enseignements d’ordre plus philosophique. «Personnellement, j’ai changé. Je m’aperçois qu’une grande partie du monde de l’art m’intéresse moins. Ce milieu s’est fait complètement phagocyter par le marché cette dernière décennie, et les artistes qui essayaient de faire passer d’autres messages, d’autres idées, étaient devenus inaudibles. J’espère que certaines mentalités vont changer et qu’ils retrouveront voix au chapitre.» «Quand la crise est arrivée, ajoute-t-il, tout le monde s’est mis au numérique, mais c’était comme une bouée de sauvetage face à un tsunami. Je crois, j’espère, que cette crise va remettre certaines pendules à l’heure. Tous les gros acteurs du marché de l’art, qui possèdent le savoir ou l’expérience, vont devoir se remettre en question, un peu comme dans Jurassic Park avec les dinosaures. Les cartes vont être rebattues. La question de la résilience, notamment financière, des institutions devra être posée. Ce sera probablement encore plus ardu pour les collections privées. Il y aura toujours une vision traditionnelle de l’art, mais la vision d’après va peut-être pouvoir se développer plus vite.» Sur un plan plus personnel, Sylvain Lévy, à la tête, avec sa femme Dominique et leur fille Karen, de la DSL Collection, entend ne plus «se concentrer que sur les choses qui donnent du sens à la vie. J’appréhende l’art et la collection, non comme une fin en soi, mais comme une plateforme dédiée aux échanges d’idées, insiste le collectionneur high-tech. Je pense désormais davantage agir autour du monde de l’art que dans celui-ci directement. On achetèra certes toujours, mais uniquement des pièces majeures qui vont dans la direction souhaitée. Même si en termes de marché, l’art numérique restera marginal, il continuera d’être un des principaux moteurs de la création contemporaine – comme c’était déjà le cas dans les biennales notamment. Je crois aussi beaucoup aux jeux vidéo pour l’avenir de l’art. Picasso aujourd’hui, ça ne vaut plus l’investissement.»

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