Les cités ressuscitées de Jean-Claude Golvin

Le 22 novembre 2018, par Mylène Sultan

En redonnant vie il y a près de trente ans au site antique de Karnak, il a lancé une mode touchant désormais tout le monde du patrimoine. Aujourd’hui, l’architecte et archéologue crée aussi des univers pour les jeux vidéo et se lance dans la BD.

Restitution de la ville de Rome avec le théâtre de Marcellus (à droite).
© Jean-Claude Golvin

C’est souvent dans l’enfance qu’il convient de débusquer les ressorts d’une passion tenace. Petit, Jean-Claude Golvin dessinait beaucoup de tout  et rêvait aux monuments visités en famille, dans sa Tunisie natale et en Algérie, où son père, universitaire spécialisé dans le patrimoine du monde maghrébin, dirigeait des missions scientifiques. Par amour du dessin, il est devenu architecte. Par fascination pour les civilisations disparues, il a également embrassé le métier d’archéologue et de chercheur au CNRS. Puis il a mêlé ses talents pour concevoir des images restituant les villes, les grands sites et les monuments dans leur état d’origine : le temple d’Apollon à Didymes, dans l’actuelle Turquie, le forum d’Aléria en Corse, le théâtre d’Argentomagus, près d’Argenton-sur-Creuse, la construction de la rosace de la cathédrale de Strasbourg, lorsque la ville appartenait au Saint Empire romain germanique…L’Antiquité aussi bien en Gaule qu’en Italie, en Espagne, en Allemagne, en Croatie et en Albanie, en Turquie ou en Grèce, au Proche-Orient ou en Afrique du Nord est son terrain de jeu favori. Mais Jean-Claude Golvin est aussi à l’aise dans d’autres périodes, qu’il s’agisse de la préhistoire, du Moyen Âge ou de l’époque moderne, pourvu qu’il dispose de sources de première qualité. Ses restitutions de Lutetia, Lugdunum, Massilia, Tipasa, Constantinopolis, Ephesus, Herculaneum ou Roma ont été publiées dans de nombreux ouvrages, scientifiques et grand public, et ont été léguées, pour un millier d’entre elles, au musée départemental de l’Arles antique. Dessinant à l’encre de Chine et à l’aquarelle, avec une finesse de trait et un style bien caractéristiques, Jean-Claude Golvin suit de près les avancées techniques qui ont révolutionné la restitution historique et multiplie les expériences : en octobre 2017, il a signé vingt planches pour Assassin’s Creed Origins, le jeu vidéo d’Ubisoft se déroulant en 49 av. J.-C., dans l’Égypte de Ptolémée XIII ; chez Actes Sud, il publie un livre consacré à l’armée romaine et, chez Passé simple… sa première bande dessinée. Un suspense baptisé Quadratura, mettant en scène une Narbo Martius (Narbonne) inédite, au temps où la cité était capitale de la Gaule romaine. Un grand écart revigorant !
Quelle est votre définition de la restitution historique ?
«Restituer» vient du latin restituere, qui signifie rendre à son état d’origine. Il s’agit de redonner, visuellement, l’idée d’un lieu ou d’une ville à un moment de son histoire. C’est une façon de s’approcher au plus près de la vérité. Longtemps, la restitution par l’image s’est heurtée aux tenants de l’écrit, qui jugeaient simpliste un dessin. Alors que, comparée au langage écrit, qui avance idée après idée, l’image a un atout de poids : elle donne à voir d’un seul coup un ensemble compréhensible. En ce sens, l’image parle plus que le texte. Et, contrairement à ce que certains pensent, elle n’est pas le résultat d’une élucubration fantaisiste. Elle répond à des contraintes et n’est possible que si l’on dispose d’un certain nombre d’éléments, comme le paysage, les limites de la ville, la trace urbaine, auxquels on ajoute ce qui manque, en faisant appel aux exemples comparables déjà connus : le style, l’époque, le mode de vie… L’image doit être le plus réaliste possible, le plus proche de ce qu’on aurait pu voir il y a cinq cents ou deux mille ans, de la façon la plus esthétique possible. Pour y parvenir, il faut travailler avec les archéologues, les historiens, les topographes, ceux qui déchiffrent les inscriptions anciennes. Lorsqu’il découvrent le dessin faisant la synthèse de toutes leurs hypothèses, de leurs discussions sur parfois plusieurs années, c’est un moment magique.

 

Jean-Claude Golvin
Jean-Claude Golvin


Les historiens ont-ils toujours voulu redonner vie aux sites disparus ?
Bien sûr ! Le premier a été l’architecte de la Renaissance italienne Andrea Palladio, qui a restitué des monuments antiques de façon assez libre, mais avec une précision remarquable. Les équipes scientifiques qui ont suivi l’expédition de Bonaparte en Égypte nous ont laissé d’énormes volumes extrêmement précieux, auxquels on se réfère encore aujourd’hui. Il y a aussi les envois depuis Rome, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, qui rassemblent les travaux des architectes envoyés sur place dans le but d’établir les relevés des monuments et de les restituer. Certes, ils ajoutaient de la grandiloquence, car il fallait que ça ronfle, mais quelles maquettes impressionnantes ! Il y a eu aussi Viollet-le-Duc, au XIXe siècle, avide de donner une idée des états d’origine, Fedor Hoffbauer, qui a restitué les monuments de Paris à travers les âges, Jules Formigé, au XXe siècle… Tous ont fait des dessins formidables.

H. Aufrere (Actes Sud/Errance)Qu’apportent les techniques actuelles, issues du numérique ?
D’abord, les relevés archéologiques, indispensables à l’élaboration des dessins, peuvent être réalisés en un temps record. Prenez l’église Saint-Maclou de Rouen, un joyau du gothique flamboyant, incroyablement tarabiscoté. Avec un drone, les relevés se font très facilement. Idem s’agissant du travail mis en place par l’architecte Yves Ubelmann, qui a initié un relevé numérique des sites archéologiques du Proche-Orient menacés de destruction. Grâce à ce travail, il sera un jour possible de redonner une vision précise de ce qu’était Palmyre. Ensuite, la technique de la 3D permet de montrer au public des montages vidéo très spectaculaires. Cela étant, celle-ci ne permet guère de faire l’économie du travail colossal de recherche et de raisonnement. Par ailleurs, les images numériques vieillissent mal, la technique avançant tellement vite ! La restitution du temple de Karnak, que nous avons réalisée en 1990, ne séduirait plus : c’était alors la préhistoire de la restitution numérique.
Pourquoi la restitution numérique connaît-elle aujourd’hui un tel succès ? Qu’en pensez-vous ?
Le succès est là parce que ces vues sont spectaculaires ! Lorsque la restitution est bien faite, c’est un outil de découverte fabuleux, un enrichissement pour le public. Mais le risque est que, plutôt que de regarder le monument, les gens restent concentrés sur un écran. Le lien est alors coupé. L’autre danger, ce sont les erreurs historiques ou les restitutions qui privilégient le sensationnel. Je pense à un documentaire qui affirme dévoiler le secret de la construction des pyramides : passionnant, forcément… Sauf que ces fabuleux édifices n’ont jamais été bâtis à l’aide d’une rampe intérieure, comme le suggère le reportage. Pierre Tallet (archéologue et égyptologue français, ndlr) a retrouvé sur le site de Ouadi el-Jarf, au bord de la mer Rouge, des papyrus vieux de 4 500 ans, datant du règne de Chéops, dans lesquels le responsable du chantier révèle de façon très précise de nombreux aspects de la construction de la grande pyramide. Il n’est point d’autre secret des pyramides que de continuer à étudier, avec toute la rigueur scientifique voulue, les édifices et les textes.
Vous avez réalisé plus d’un millier de restitutions. Qu’aimez-vous tant dans ce travail ?
Lorsqu’on se trouve devant des ruines, on reste souvent sur sa faim : le lieu a été vivant, habité, parfois fastueux, et presque tout a disparu. Je ne me contente pas de cet état de désolation. J’ai toujours envie de retrouver la splendeur d’origine. Devant un monument en ruine, j’ai un besoin absolu, presque physique, de retrouver l’image première. Je cherche, tâtonne, dessine, jusqu’à retrouver l’allure initiale. Longtemps, cette obsession m’a intrigué. Et puis j’ai compris que ce que je cherchais depuis toujours était le visage de ma mère : je suis né sous les bombes, dans l’hôpital de Sfax, pendant la Seconde Guerre mondiale, et juste après m’avoir donné le jour, ma mère est tombée gravement malade. Pendant des mois, je ne l’ai plus vue. Ce manque m’a marqué. Je crois n’avoir jamais cessé de chercher l’image originelle. Au fond, ce que je m’évertue à restituer, c’est l’image maternelle manquante. 

 

Jean-claude golvin
en 5 dates
1942
Naissance à Sfax, en Tunisie
1969
Architecte DPLG
1976
Directeur de recherche au CNRS
1985
Doctorat d’État en histoire
1991
Parution de L’Égypte restituée, son premier livre de vulgarisation scientifique, cosigné par Sydney
À lire
Quadratura - La Pyramide de cristal, par Chantal Alibert et Jean-Claude Golvin,
Passé simple, 2018, 72 pages, 15 €.
Le Génie civil de l’armée romaine, par Gérard Coulon et Jean-Claude Golvin,
Actes Sud/Errance, 2018, 224 pages, 33 €.
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