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Les brumes de l’alchimie administrative d’émaux médiévaux

Publié le , par Vincent Noce

Parmi les biens ecclésiastiques revendiqués par l’État, une navette d’encens, qui a dû être retirée d’une vente à Drouot de la maison Pierre Bergé en 2019, a joué un second rôle. Il est vrai, son estimation, autour de 4 000 €, demeure modeste en regard d’un fragment du jubé de Chartres ou d’un tombeau ducal de Bourgogne....

Les brumes de l’alchimie administrative d’émaux médiévaux
 

Parmi les biens ecclésiastiques revendiqués par l’État, une navette d’encens, qui a dû être retirée d’une vente à Drouot de la maison Pierre Bergé en 2019, a joué un second rôle. Il est vrai, son estimation, autour de 4 000 €, demeure modeste en regard d’un fragment du jubé de Chartres ou d’un tombeau ducal de Bourgogne. Lors d’une table ronde organisée par Drouot sur cette suite de revendications, Didier Touzelin, chef du bureau des affaires juridiques à la direction du Patrimoine, a expliqué que l’État réclame des œuvres lorsqu’il a «l’intime conviction» qu’elles ont été distraites du domaine public. Il agit, ajoutait-il, après une enquête historique, scientifique et juridique et, si celle-ci démentait sa conviction, «bien entendu, il arrêterait son action». Sa profession de foi est mise à l’épreuve. Cette navette est un objet du XIXe dont le couvercle est décoré de deux plaques émaillées. Nicolas Vedelago, conservateur régional adjoint des Monuments historiques, assure qu’elles proviennent d’un reliquaire du XIIIe siècle, très abîmé après un vol en 1908 dans l’église de Saint-Viance, en Corrèze. Il a opéré un montage comparatif à partir d’une photographie d’époque, dont le sérieux est contesté. La famille, néanmoins, ne s’est pas opposée au principe d’une restitution. Et pourtant, depuis deux ans et demi, les anges de ces émaux flottent dans les limbes. Car une analyse a été commandée à Isabelle Biron, la spécialiste des émaux au laboratoire des musées de France (C2RMF). Dans un rapport du 1er octobre 2020, celle-ci fait observer que les ateliers limousins produisaient de tels ouvrages en série. Dans ce cas, elle relève «une différence» : «Le travail du champlevé en fond de cavité apparaît grossier par rapport aux autres œuvres de cette production.» Elle considère ainsi que « cette étude ne permet pas de conclure quant à l’appartenance des deux plaques émaillées de la navette à encens à la châsse de Saint-Viance». L’État a déjà dépensé plus en temps et en argent que la valeur de l’objet – qu’il aurait pu tout aussi bien acheter en vente, suivant les recommandations du Vademecum sur les revendications édité en 2021 par les Archives de France. La réclamation paraît d’autant plus vaine qu’il serait impossible d’apposer les émaux sur la châsse, car ils ont été amalgamés au couvercle.

L’État a déjà dépensé plus en temps et en argent que la valeur de l’objet – qu’il aurait pu tout aussi bien acheter en vente, suivant les recommandations du Vademecum des revendications

L’administration n’est pas revenue à la raison pour autant. Le 23 novembre suivant, sans autre explication, elle exigeait la remise «sans délai» de l’objet, en invoquant l’article du Code du patrimoine punissant d’un an d’emprisonnement le détenteur d’un bien public qui ne le restitue pas aussitôt. Connu pour son intégrité, l’antiquaire qui avait mis la navette en vente, Gérard Schorp, en a été bouleversé. «Mon père, témoigne sa fille Stéphanie, a vécu ses derniers mois choqué d’être assimilé à un receleur.» Il est décédé le 6 mars 2021, à 86 ans. La famille s’est alors enquise de la position de l’État. Après quatre relances, Isabelle Chave, sous-directrice des Monuments historiques, lui a répondu que celle-ci «restait inchangée» puisque le rapport scientifique avait confirmé «l’authenticité médiévale» des deux émaux et «leur rattachement» au Limousin. Elle a cependant omis d’en citer la conclusion. Et, quatorze mois après le dépôt du rapport, elle «s’excuse de n’avoir pas le temps de répondre par courrier». Le 6 décembre dernier, la famille a donné son accord à des examens complémentaires si le service du patrimoine les souhaitait. Le 20 janvier, Isabelle Chave lui a envoyé ce mail : « La réponse est en cours, par le bureau compétent. Bien cordialement.» Elle a fini par signaler avoir pris «contact avec le C2RMF pour évaluer selon quelles modalités il serait possible de procéder à des radiographies complémentaires.» Deux mois plus tard, la famille attend toujours.
 

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