Les autres moai de l’ile de Pâques

Le 28 septembre 2018, par Anne Doridou-Heim

En plus des célèbres géants de pierre, les habitants de Rapa Nui ont produit une statuaire en bois tout aussi énigmatique et saisissante. Un voyage au long cours pour les collectionneurs.

La Pérouse, Jean-François de Galaup, comte de. Voyage autour du monde, publié conformément au décret du 22 avril 1791 et rédigé par M.L.A. Milet-Mureau, Paris, Imprimerie de la République, An V, 4 volumes in-4°.
Paris, Drouot, 4 novembre 2011. Pierre Bergé & Associés. M. Forgeot.

Adjugé : 11 250 €


Le 29 août dernier, le Chili a promulgué une loi  nécessaire  afin de limiter l’accès à l’île de Pâques, menacée par la surfréquentation touristique. La visite des trois expositions organisées en Occitanie depuis le début de l’été en est encore plus recommandée, tant leur éclairage culturel est savamment orchestré et les objets présentés, rarement vus (voir page 194). Fascinante, la civilisation qui a donné naissance à une statuaire monumentale n’a toujours pas révélé tous ses secrets. Entre l’arrivée des premiers Océaniens, aux environs de l’an mille, et celle des premiers navigateurs européens  le 5 avril 1722, jour de Pâques , aucun contact n’est avéré. L’île demeura coupée du monde pendant tous ces siècles, conservant ses concepts mythologiques ancestraux comme ses formes primitives de langage plastique. Pratiquement cent ans après le comte de La Pérouse, auteur d’un relevé minutieux des géants, Pierre Loti, alors aspirant de marine, y fait escale en janvier 1872 ; ses dessins seront publiés l’été de la même année dans l’Illustration. Il en conservera longtemps le souvenir, parlant «d’un pays à moitié fantastique, d’une terre de rêve». Aux côtés des mégalithes universellement connus, les îliens ont aussi produit des sculptures à destination privée. Ces petits «moai»  le terme s’applique à toute sculpture anthropomorphe ou zoomorphe de pierre ou de bois  sont particulièrement prisés des collectionneurs. Leur rareté néanmoins restreint les appétits : cela ajoute à l’aura de mystère.
 

Ile de Pâques. Effigie masculine dite «Moai kavakava» en bois dur à patine brune brillante et nacre, h. 54 cm.Paris, Drouot, 21 juin 2013. Enchères Ri
Ile de Pâques. Effigie masculine dite «Moai kavakava» en bois dur à patine brune brillante et nacre, h. 54 cm.
Paris, Drouot, 21 juin 2013. Enchères Rive Gauche OVV.

Adjugé : 45 000 €

Entités immatérielles
L’île de Pâques n’a pas toujours été un plateau désolé au sol recouvert d’une herbe rase et jaune, loin de là. Il fut un temps où, sur cette terre, poussaient des palmiers majestueux et des petits arbres endémiques, les Sophora toromiro pour les nommer. Dans leur tronc de deux à trois mètres de haut, au grain fin et imputrescible, les Pascuans ont sculpté des statuettes d’une force expressive rarement atteinte, comme un écho miniature aux géants de pierre dressés sur leurs autels. Ce sont ces œuvres que les collectionneurs traquent sur le marché. Il est difficile d’établir une véritable cote, puisqu’elles apparaissent au compte-gouttes tant elles sont peu nombreuses à être authentiques. Véritablement, c’est la vente Breton d’avril 2003 qui fixa les prix. Le maître du surréalisme en possédait quelques rares et belles pièces. Depuis, à Drouot, le montant le plus élevé, 130 200 €, a été atteint en 2010, chez Binoche et Giquello, par un «moai papa» très proche justement de celui adjugé lors de la dispersion de l’appartement de la rue Fontaine. Haut de 60 cm, il disposait d’un atout supplémentaire : un socle d’Iganaki, toujours excellent présage. De fait, trois catégories de moai anthropomorphes sont référencées, le «kavakava», le «tangata» et le «papa». Ce dernier, représentant l’élément féminin du couple primordial, est le plus rare. Comme les deux autres, sa colonne vertébrale est nettement marquée et l’expressivité de son regard intense, surtout quand, comme celle citée, il conserve ses yeux en obsidienne  pierre extraite du volcan proche  et en os de poisson. Si les trois types expriment une grande valeur symbolique, le deuxième  figurant un ancêtre de lignage important  est également quasi introuvable. Pour celui qui apparaissait à Orléans en octobre 2013, chez Pousse-Cornet, n’était indiquée aucune datation, mais il provenait de la collection d’un particulier passionné, qui s’était offert un périple sur les mers du monde dans les années 1930. Époque possible de sa fabrication, vu son résultat de 19 200 €. Le premier du trio est aussi le plus fréquent  enfin, toute proportion gardée puisqu’une cinquantaine de pièces seulement serait connue. Son canon est posé et ne change pas au fil des sculptures : côtes saillantes qui le rendent immédiatement reconnaissable, arcades sourcilières, pommettes et menton marqués. Avec sa cage thoracique proéminente et son expression hiératique, il frappe les esprits… dont justement il serait une représentation. Retenons les 110 500 € pour celui vendu chez Millon le 2 décembre 2016, qui provenait de l’ancienne collection d’un officier de marine, le vicomte Benoist d’Azy (1829-1890).

Sans aucun contact avec le monde extérieur, les Pascuans ne pouvaient compter que sur eux-mêmes, et ils surent exploiter toutes les ressources de leur petit bout de terre.

Pouvoir et perfection
Toutes ces figurines étaient précieusement conservées dans le cadre intime des maisons et faisaient de rares apparitions publiques. On invoquait alors leur puissance intrinsèque afin de soigner des malades ou harceler des ennemis. Elles témoignent d’une exigence de perfection dans leur fabrication, car ainsi que l’explique Michel Orliac, commissaire scientifique de l’exposition du musée Fenaille de Rodez, il s’agit pour les Pascuans «de montrer qu’ils ont eux-mêmes des liens avec les dieux», le talent étant un cadeau fait aux hommes. Il existe également une version zoomorphe du moai dit «tangata moko» ou «homme lézard». Si le visage est humain, le corps présente des membres antérieurs repliés sous l’abdomen et des membres postérieurs joints achevés par une queue d’oiseau. Les Pascuans ont très vite compris l’intérêt que les navigateurs occidentaux portaient à leurs sculptures et ont fabriqué ces étranges artefacts pour les échanger. Ils sont donc beaucoup plus courants et se négocient autour de 2 000 € (1 820 € chez Millon en mars 2018, 2 200 € en novembre 2016 chez Collin du Bocage). L’ensemble de ces pièces nourriront l’imaginaire des avant-gardes artistiques, Tristan Tzara et André Breton en tête, ce dernier consacrant l’île comme «l’Athènes moderne de l’Océanie».

 

Ile de Pâques, premier quart du XXe siècle. Hameçons en os de baleine et pierre volcanique, l. 9 cm, l. 8,5 cm et l. 8,5 cm.Paris, Drouot, 6 juin 2014
Ile de Pâques, premier quart du XXe siècle. Hameçons en os de baleine et pierre volcanique, l. 9 cm, l. 8,5 cm et l. 8,5 cm.
Paris, Drouot, 6 juin 2014. Binoche et Giquello OVV. Mme Menuet.

Adjugés : 750, 625 et 500 €

Les bois parlants
Cette formule explicite est le titre de l’exposition du musée Champollion de Figeac, logiquement dédié à la compréhension et à l’histoire des écritures du monde. Les Pascuans disposaient d’une écriture unique dans toute l’Océanie, le «rongorongo». Ils l’ont inscrite sur des tablettes de bois, tout aussi précieuses que les figurines votives… et tout aussi rares. Les exemplaires passés sur le marché ces dernières années n’étaient que de simples souvenirs touristiques, ce dont leurs résultats de quelques centaines d’euros témoignent. Sans aucun contact avec le monde extérieur, les îliens ne pouvaient compter que sur eux-mêmes, et ils surent exploiter toutes les ressources présentes sur  et autour de  leur petit bout de terre. Les os de baleine se feront harpons, l’obsidienne arrachée au volcan deviendra corps de couteaux et d’outils de sculpteurs, les fibres de bananier et les plumes des coqs se verront tresser pour devenir des ornements cérémoniels… Leur ingéniosité n’en a été que plus grande, et plus remarquable l’habileté dont ils ont su faire preuve. Il en est allé également ainsi dans la production d’objets tels les pectoraux, les casse-tête ou bâtons Ua  un exemplaire à tête de Janus frappait 22 500 € chez Binoche et Giquello en juin 2015 , ou encore les rapa. Ces accessoires de danse sont parmi les plus beaux sans doute de tout le Pacifique Sud, avec leurs courbes violonées qui n’ont rien à envier à celles des Vénus ingresques. André Breton en possédait un bel exemplaire, qu’une photographie ancienne montre accroché au-dessus de son lit. Terminons en rappelant que son tout premier fétiche, acheté avec l’argent reçu pour son baccalauréat, était un objet de l’île de Pâques…

 

3 700 kilomètres
séparent l'Île de Pâques des côtes chiliennes, terre la plus proche.
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