Histoire(s) d’objets. La «garden party» de la maison Rouillac joue la carte des arts internationaux, entre découverte d’un nouveau matériau et souvenirs de l’amitié franco-américaine.
Impériale comme l’aiguière d’Eugénie, stratégique à l’image du comte de Rochambeau et indépendante telle la «Libertas Americana»… Cette «garden party» au château d’Artigny saura nous étonner. Avec des provenances prestigieuses, les objets intrigueront pour leur esthétisme, leur charme, mais aussi pour leur valeur historique et l’enquête passionnante qui en découle. Objet fétiche d’Aymeric Rouillac, une aiguière nous mène ainsi aux origines de l’aluminium, à un temps où ce matériau était appelé l’«or blanc de Napoléon».
Il était une fois l’aluminium
1855. Plus de cinq millions de visiteurs s’empressent à l’Exposition universelle, dans la Rotonde du Panorama, afin d’admirer un lingot… d’aluminium. N’existant dans la nature que sous forme de composés, ce métal était enfin isolé l’année précédente, grâce au chimiste français Henri Sainte-Claire Deville. Mais la manipulation est encore extrêmement complexe et fort onéreuse, et il faudra les progrès de l’électricité et la mise au point de l’électrolyse, en 1886, pour envisager une production et une diffusion plus larges. En attendant, les créations dans ce précieux métal sont réservées à l’élite, en particulier à la famille impériale. C’est d’ailleurs Napoléon III en personne qui finance les travaux de l’usine pilote de Javel, puis celle des frères Rousseau, dirigée par Deville à Nanterre, d’où sortira la matière pour notre aiguière. Fier de la modernisation de son pays, l’empereur offrira en grand apparat un bracelet en or et aluminium à la reine Victoria. De nombreux bijoux sont conçus à partir de ce métal léger et malléable, mais son usage se diversifiera peu à peu, notamment dans l’orfèvrerie avec le «surtout aux putti» de Christofle offert à Napoléon III, en 1858, et les 217 aigles de drapeau de Marion commandées par ce dernier en 1860. C’est dans ce contexte que notre aiguière fait son entrée, le 30 juillet 1859, dans le magasin de la manufacture de Sèvres, au prix de 6 975 francs. Ce qui en fait, nous précise Aymeric Rouillac, «l’objet le plus cher de la manufacture cette année-là !» Elle en ressortira huit mois plus tard, le 26 mars 1860, pour rejoindre les appartements de l’impératrice Eugénie au palais des Tuileries. Si l’on doit sa silhouette à Jules-Pierre-Michel Dieterle, son décor est l’œuvre du peintre Alfred-Thompson Gobert et de l’émailleur Jean-Baptiste-Colas Philip. La rarissime monture en aluminium doré restant malheureusement anonyme… Estimée 50 000/80 000 €, cette aiguière s’annonce comme l’un des objets phares du premier jour de cette vente, le second s’enorgueillissant d’un ensemble de lots sur le thème de la guerre d’Indépendance des États-Unis.
D’ouest en est
Provenant de la collection du comte de Rochambeau, oubliées depuis soixante-dix ans dans le grenier d’un château du Berry, six cartes de New York en 1781 et de ses fortifications environnantes, de Portsmouth ou de la rade de Boston, sont les dernières encore en mains privées de ces plans de bataille élaborés par le général français, envoyé par Louis XVI en Amérique (mise à prix : 10 000 € chacune, voir la Une de la Gazette n° 20, page 3). Elles feront écho à deux exemplaires de la célèbre médaille «Libertas Americana» créée par Benjamin Franklin, provenant de collections privées tourangelles, celle en argent étant attendue à 40 000/60 000 € et celle en bronze, affichant une estimation de 5 000/8 000 €. Père des États-Unis d’Amérique, corédacteur et signataire de la Déclaration d’indépendance de 1776 avec Thomas Jefferson, Benjamin Franklin est aussi un grand ami de la France. Il passera plusieurs années dans l’Hexagone, de 1776 à 1785, mandaté par le Congrès afin d’obtenir un soutien financier et militaire. Mission accomplie ! Pour célébrer cette réussite, Franklin imagine, au début de l’année 1782, la création d’une médaille commémorative, dessinée par Antoine Gibelin et gravée par Augustin Dupré.
Bouddha richement paré
L’initiative étant personnelle, Franklin en assume les coûts de production. Il en offrira au roi et à la reine de France, mais aussi au Congrès américain. Sur l’avers figure une allégorie féminine de la Liberté, avec une hampe et un bonnet ; au revers, la France, sous les traits de la déesse de la sagesse Minerve, repousse de son bouclier orné de trois lys le léopard britannique, protégeant ainsi Hercule enfant symbole de la puissante Amérique en devenir écrasant deux serpents. D’Occident ou d’Orient, la vente au château d’Artigny ne manquera décidément pas de protecteurs. Ainsi, provenant de la collection de Sercey, famille de diplomates français dans l’empire du Milieu de la fin du XIXe au début du XXe siècle, une quarantaine d’œuvres d’art chinois susciteront tour à tour l’intérêt des collectionneurs. On surveillera tout particulièrement cette statue de Bouddha du XVIe siècle en bronze doré, assis en padmasana, la main droite en karana mudra, geste qui repousse les démons, et la gauche, en dhyana mudra pour la méditation, tenant un bol. Richement paré, elle rappelle le statut princier de l’Éveillé. Le décor ciselé et coloré affiche un grand raffinement et un bon état de conservation, qui augurent d’une fin heureuse pour la sculpture, autant que pour cette vente.