Les ambitions impériales de Fontainebleau

Le 13 avril 2018, par Sarah Hugounenq

La réouverture fin février du musée Napoléon au château de Fontainebleau dépasse le cadre d’une rénovation. Permise par un mécénat dynamique, cette modernisation doit donne une impulsion nouvelle à l’identité du domaine qui se recentre sur l’attractivité du premier Empire.

Anne-Louis Girodet (1767-1824) et son atelier, Portrait de Napoléon Ier en souverain justicier, 1812, huile sur toile, 261 x 184 cm.


© Photo Marc Walter


Tapi dans l’ombre de Versailles, le château de Fontainebleau nourrit un grand dessein. Caressant l’espoir de se hisser au rang des sites franciliens incontournables, l’établissement vise le million de visiteurs  soit le double de la fréquentation actuelle. Les travaux tous azimuts, lancés par le ministère en 2015 (pour douze ans), ainsi que les concertations avec la SNCF ou les sociétés d’autoroutes alentour pour désenclaver la cité bellifontaine ne sont qu’une étape. En quête d’une visibilité nouvelle, le monument a décidé d’unifier son identité autour du vainqueur d’Austerlitz. Selon des études menées cette année, son aura s’avère plus porteuse que celles d’Henri IV ou de François Ier, pour le public en particulier étranger, mais aussi pour les mécènes. «Sans nous limiter à l’Empire, nous voulons faire de Napoléon notre ambassadeur. Depuis la disparition des palais de Saint-Cloud et des Tuileries, c’est Fontainebleau qui témoigne le mieux en France et dans le monde de la geste napoléonienne. N’oublions pas qu’il a sauvé le château après la Révolution ! Il a aimé Fontainebleau, justement, car ce n’était pas Versailles, mais qu’il était malgré tout “la vraie demeure des rois, la maison des siècles”, comme il le disait lui-même», lance un brin provocateur Jean-François Hebert, président des lieux. Cette décision déconcerte certains conservateurs, inquiets de voir les fastes de la Renaissance française éclipsés. Si le projet ne poursuit qu’un objectif de cohérence de communication, l’attention est portée, dans les faits, vers le musée Napoléon qui accapare une bonne partie de la programmation, mais aussi la totalité du budget d’acquisition ; s’il s’octroie les largesses des bienfaiteurs, il bénéficie, depuis fin février, d’un circuit redéployé au premier étage de l’aile Louis XV.
 

Martin et Guillaume Biennais, l’épée de l’Empereur et ses trois fourreaux dans leur étui en maroquin, 1806, or, acier doré et bleui, écaille (détail).
Martin et Guillaume Biennais, l’épée de l’Empereur et ses trois fourreaux dans leur étui en maroquin, 1806, or, acier doré et bleui, écaille (détail).© Photo Marc Walter

Complicité avec les marchands
«Notre schéma directeur prévoyait la fermeture du musée Napoléon pour en refaire l’éclairage, commente Jean-François Hebert. L’occasion nous était alors offerte de donner un coup de neuf à une muséographie vieille de plus de trente ans. Dans le même temps, nous avons sécurisé les vitrines grâce au mécénat de la maison Chaumet, et nous renouvelons la présentation des collections.» L’objectif avoué est d’asseoir dans le paysage culturel cette collection parmi les plus importantes d’objets d’art Empire. Là où le discours se cantonnait auparavant à présenter la vie de cour dans les appartements princiers, le circuit souhaite désormais exposer plus largement la vision du monde portée par Napoléon. «À son ouverture en 1986  suite au legs de la famille impériale en 1979 , le musée privilégiait l’approche mémorielle d’une dynastie. Aujourd’hui, nous voulons remplacer ce regard rétrospectif, qui porte un jugement par des faits et un discours plurivoque : traiter de la France et de l’Europe sous le premier Empire et du système napoléonien, de la dynastie comme rouage historique. Face à ces objectifs ambitieux, nous devons encourager la générosité de mécènes et donateurs, condition de possibilité du musée», explique Christophe Beyeler, conservateur du musée Napoléon, qui ne ménage pas sa peine pour attirer les bonnes grâces privées. Depuis son arrivée il y a dix ans, la collection s’est incroyablement enrichie, comme le prouve la présentation au public de quatre-vingt-huit nouvelles pièces dans le parcours, chacune racontant l’histoire d’une rencontre ou d’une passion pour l’Empereur. L’acmé de cette politique active d’acquisition fut sans conteste l’opération «Des Sèvres pour Fontainebleau», menée avec le soutien de la galerie Aveline à Paris, voilà deux ans. Une souscription publique avait permis de réunir 2,9 millions d’euros pour l’acquisition de quarante-six porcelaines de Sèvres issues de la collection de Richard Baron Cohen : ce grand collectionneur américain de porcelaine s’était séparé d’une partie de ses biens en 2014 chez Fraysse, à Drouot. Forte de ce succès, l’opération d’appel au mécénat continue cette année avec la complicité du marchand et expert Camille Leprince, qui avait été une cheville ouvrière de la souscription. Il s’agit cette fois d’acquérir ce qui n’avait pu l’être alors : un vase fuseau orné du portrait de Marie-Louise en élégante (500 000 €), un second à l’effigie d’Auguste (350 000 €), dont les anses en aigle rappellent tout autant les armées romaines que napoléoniennes, ainsi qu’un service égyptien (950 000 €), offert par l’impératrice à sa dame de compagnie. Tous trois ornent déjà les vitrines des deux nouvelles salles «Fastes de la table impériale» et «Paris capitale du luxe et modèle pour l’Europe». Dans un marché des objets d’art Empire très convoité, le musée aux maigres moyens (200 000 € annuels) joue la carte de la complicité avec les marchands pour enrichir son fonds. Si Camille Leprince est un habitué de la maison pour avoir offert nombre de pièces, comme des éléments du service Marli d’or et du service Olympique, la galerie Marc Maison a contribué à l’acquisition de l’assiette Vénus et Adonis du même service en 2017, et le Lyonnais Michel Descours offrait l’an passé un dessin, Allégorie de la création du royaume d’Italie uni à la France par Louis Lafitte. Loin de se limiter à ces interlocuteurs privilégiés, Christophe Beyeler actionne aussi le levier des amoureux et nostalgiques des fastes impériaux. Ainsi de Patrick de Chérade de Montbron, descendant de Nicolas François Bellart  légitimiste inspirateur de la Proclamation du 1er avril 1814  qui a offert en 2017 une pendule Apollon en biscuit de Sèvres, dessinée par Percier. «Suite à la visite de notre exposition Percier, il m’a avoué, devant un modèle similaire exposé, avoir le même chez lui. L’occasion était inouïe. Sa mère avait voulu, dans les années 1950, l’offrir à Versailles, qui avait décliné. Je lui ai proposé d’accueillir l’objet pour rendre le récipiendaire, son aïeul, immortel. Il a aussitôt accepté», se souvient Christophe Beyeler.

 

Manufacture impériale de Sèvres, assiettes du service particulier de l’Empereur, Le Pont sur pilotis de la Vistule à Varsovie, (dépôt du Mobilier nati
Manufacture impériale de Sèvres, assiettes du service particulier de l’Empereur, Le Pont sur pilotis de la Vistule à Varsovie, (dépôt du Mobilier national), 1809, peinte par P.-J. Boquet, L’Épée de Frédéric II de Prusse transportée à l’hôtel des Invalides le 17 mai 1807 (dépôt du musée de Malmaison) et Vue du canal de l’Ourcq, 1808, peintes par Jacques-François Swebach, porcelaine dure. © Photo Marc Walter

Le souvenir Bapoléonien
Plus étonnant encore, le conservateur recevait en juillet 2015 l’appel d’un certain Claude Marcoult qui expliquait avoir trouvé une plaque de cuivre qu’il souhaitait fondre, mais qu’il avait un doute sur sa valeur. L’objet était en réalité la matrice originelle pour la gravure Des peuples d’Italie rendus à la Liberté et à la Vérité figurant Bonaparte, montrant la voie aux Italiens qu’il considérait libérer du joug de la tyrannie en 1798. «Nous avons la responsabilité de fournir un effort didactique pour rappeler l’importance de Napoléon, dont le souvenir s’évanouit peu à peu dans les familles. En 1958, nous avions par exemple reçu par la poste la médaille d’un soldat de l’Empereur que son arrière-petite-fille nous envoyait en mémoire et par fierté pour cette lignée. Aujourd’hui, cela n’arriverait plus», analyse le conservateur. L’arrivée dans le parcours de ces nombreuses acquisitions récentes ne parvient cependant pas à faire oublier le traumatisme du vol de 2015. Toujours introuvables, une quinzaine d’œuvres réunies par l’impératrice Eugénie en provenance de Chine étaient dérobées, obligeant le musée à se replier au premier étage pour plus de sécurité. Si le musée chinois a rouvert en novembre 2015, les espaces dédiés au premier Empire ne sont pas au bout de leurs peines : la réouverture ne signe que la première étape des travaux, dont une seconde tranche devrait permettre un redéploiement complet au deuxième étage, d’ici 2023. Affaire à suivre.

 

À savoir
Christophe Beyeler, Napoléon, l’art en majesté.
coédition château de Fontainebleau/éditions de Monza, 215 pages, 39 €.

Musée Napoléon Ier,
Château de Fontainebleau, tél. : 01.60.71.50.70
www.musee-chateau-fontainebleau.fr


 

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