Les achats des musées sous l’Occupation

Le 06 février 2020, par Vincent Noce

 

Le 22 janvier, la ministre allemande de la Culture Monika Grütters a restitué à la famille d’Armand Isaac Dorville trois œuvres de Jean-Louis Forain et Constantin Guys, retrouvées dans la collection Gurlitt. Elle a ainsi reconnu le caractère forcé des ventes de succession de ce grand avocat parisien, décédé le 28 juillet 1941 en son château de Cubjac, en Dordogne, où il avait trouvé refuge. Ce n’est pas une excellente nouvelle pour la France. La commission d’indemnisation des victimes des spoliations (CIVS) doit en effet, à partir de mi-février, examiner une demande épineuse de restitution, qui rencontre l’opposition du service des musées nationaux. Cette démarche fait suite aux découvertes d’un généalogiste, Antoine Djikpa, et d’Emmanuelle Polack, désormais chargée au Louvre de la recherche de provenance et de la restitution. La vente phare de la collection de tableaux de Dorville se tient à Nice du 24 au 27 juin 1942, sous le marteau de Me Jean-Joseph Terris. Les 450 lots comprennent neuf Vuillard, sept Vallotton, quatre Bonnard, 95 aquarelles de Guys, 34 de Forain et une de Manet. Le premier jour, le Commissariat aux questions juives dépêche un administrateur provisoire, Amédée Croze, qui part saisir les 8 millions de francs obtenus. René Huyghe discute avec lui des emplettes des musées nationaux, sans se soucier de cette situation imposée, constate-t-il, par «les nouvelles lois juives» alors même que le Louvre et le musée des Arts décoratifs ont bénéficié de généreux legs de ce collectionneur. Le conservateur achète douze œuvres pour près de 300 000 F, aujourd’hui détenues par le Louvre et Orsay. S’ajoutent quatre tableaux acquis via des donations après la guerre par le musée de Nice et celui de Troyes (déjà mis en cause pour les œuvres spoliées à René Gimpel).

Une vente, quels qu’en soient les termes, consentie par une famille juive traquée peut-elle être considérée comme pleinement volontaire ?

Il faudra bien un jour que les institutions acceptent d’écrire cette histoire des acquisitions de biens «aryanisés», qui se sont poursuivies comme si de rien n’était. Mais, aujourd’hui, le service des musées de France est surtout occupé à plaider que cette succession est plus complexe qu’il n’y paraît. Il estime que la famille a dû consentir à cette mise aux enchères. Conservé sur des comptes, le résultat lui a été rétrocédé en 1947. La vente aurait été, au fond, normale. Du reste, le premier jour, avant l’arrivée de l’administrateur, certains légataires ont encore pu retirer 46 lots qu’ils souhaitaient conserver. Pour Me Corinne Hershkovitch, qui défend les héritiers, cela indiquerait plutôt qu’ils avaient été empêchés auparavant de conduire normalement le partage des biens. Et si l’argent n’avait pas été bloqué, la famille aurait-elle pu fuir à temps ? Il serait bon que la France se penche enfin sur cette interrogation, sur laquelle l’Allemagne et les Pays-Bas ont déjà avancé : est-il seulement concevable qu’une vente à cette époque, quels qu’en soient les termes, consentie par une famille juive traquée puisse être considérée comme pleinement volontaire ? L'avis attendu de la CIVS dans les mois qui viennent se heurte à une autre difficulté : si elle se montre favorable à la restitution, ce qui est bien possible, sa mise en oeuvre est toujours entravée par l'absence de dispositif facilitant, dans de tels cas, les sorties des collections nationales. La même avocate, au terme d’un procès retentissant, avait obtenu en 1999 la restitution de cinq tableaux provenant d’une vente de succession à Drouot, en 1941, que lui refusait le Louvre avec les mêmes arguments. En vingt ans, rien ne semble avoir changé dans la mentalité de l’administration de la Culture (on pourrait aussi citer le cas des céramiques de la collection Colloredo, dont la restitution, décidée il y a un an et demi, n'est toujours pas effective). En 1999, contre le Louvre, la cour d’appel de Paris avait jugé que les enfants Gentili, ayant dû fuir Paris, ne se trouvaient pas en situation de gérer la succession de leur père. Cinq parentes n’ont jamais pu hériter d’Armand Dorville : une sœur, deux nièces et leurs enfants, âgées de 2 et 4 ans, arrêtées en 1944 par la police française, envoyées et assassinées à Auschwitz. Une succession «normale» 

Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne