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Léonard rend effectivement fou

Le 22 avril 2021, par Vincent Noce

Léonard rend effectivement fou
 

La diffusion par France 5 d’un documentaire sur l’histoire du Salvator Mundi de Léonard de Vinci, le 13 avril, a eu un retentissement inattendu. Ce film, appelé à faire le tour du monde, retrace les péripéties funambulesques du tableau, sans pouvoir en dissiper les nombreuses zones d’ombre. Malheureusement, il est entraîné par la loi du genre des documentaires d’aujourd’hui, qui amoncellent les commentaires hachés d’une foison de personnages, conduisant le spectateur à suivre dans un dédale d’informations un fil d’Ariane que le réalisateur est seul à même de tirer. Rapidement, ayant épuisé les témoins directs, il lui faut puiser dans un réservoir de pseudo-experts, autorisant tous les avatars d’une scénarisation en quête de sensationnel. Après avoir stigmatisé la National Gallery et Christie’s, au prix de quelques erreurs et contresens, le livret finit sur une fausse note : le Louvre aurait relégué ce buste au rang d’une production d’atelier, avec, au mieux, une « participation minime de Léonard », ce qui expliquerait pourquoi le prince héritier d’Arabie saoudite, vexé par ce verdict infâmant, a refusé de le prêter à sa rétrospective de 2019. La construction paraît d’autant plus fragile que cette allégation repose sur un seul informateur anonyme, dont nul ne peut apprécier la fiabilité. Le réalisateur se dit «sûr de ses sources». On veut bien le croire. Trop sûr, en fait, car un témoignage demeure un élément fragmentaire. Même de bonne foi, un témoin peut se tromper. Il est ainsi possible que ce fonctionnaire, dont la maîtrise de l’histoire de l’art ne semble pas la qualité première, ait mal compris ou se soit mal exprimé. Il aurait pu ainsi entendre dire que, sur cette composition abîmée et repeinte à plusieurs reprises, il ne restait que des éléments de l’original de Léonard. À ce point, le documentaire fait défaut d’honnêteté, puisqu’il affirme que l’œuvre n’a jamais été analysée. Or, elle fut bien disséquée lors de sa restauration et étudiée par les spécialistes lors de son exposition à Londres, avant que Christie’s ne reprenne un riche historique, même s’il a été discuté depuis. Par-dessus tout, le tableau a été autopsié avec le plus grand sérieux par le Louvre et le laboratoire du Centre de recherche et de restauration des musées de France (C2RMF), qui ont bien conclu à l’attribution à Léonard, avec les précautions d’usage. Ils l’ont même explicitée dans une publication scientifique. Elle fut retirée de la circulation quand le Salvator Mundi n’est pas apparu à la rétrospective, mais des extraits en ont filtré dans la presse. Ces éléments étant connus, le fracas des médias à propos de cette pseudo-révélation laisse pantois. D’autres hypothèses non moins farfelues ont alors surgi, comme celle de voir dans la sortie de ce film une manœuvre des Émirats à l’encontre de l’Arabie saoudite – Dieu sait pourquoi. Soucieuse de perpétuer l’intérêt, l’hystérie a besoin de se nourrir de complots fantastiques, au risque d’alimenter en l’occurrence un sentiment de revanche amer envers les grandes fortunes en général et les princes arabes en particulier. Il est encore trop tôt pour apprécier les répercussions de ces événements sur les délicates négociations que mène la France, et le Louvre en particulier, pour les projets culturels dans le Golfe arabique. Car ce film bancal, mettant en scène des fonctionnaires français — et diffusé sur une chaîne publique —, et la confusion qui s’ensuit auraient de quoi irriter nos partenaires. Les conservateurs et scientifiques, ainsi que les dirigeants du Louvre et du C2RMF, ont bien du mérite à garder leur distance avec cette écume pour se concentrer sur les questions de fond. Si la France est encore convoquée comme une référence centrale du monde de l’art, c’est bien grâce à eux. Mais les étrangers ne peuvent manquer de s’étonner du talent que notre pays peut ainsi montrer à se noyer dans un verre d’eau.

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