Léonard Gianadda, créateur de la fondation qui porte le nom de son frère à Martigny

Le 25 février 2021, par Laurence Mouillefarine

En Suisse romande, la ville de Martigny, où Jules César s’illustra, abrite un autre conquérant : Léonard Gianadda, créateur d’une fondation où sont montées de mémorables expositions. En attendant « Caillebotte », récit d’une aventure singulière.

Léonard le Grand
© RTS/Frank Mentha

Lion, ascendant lion. Le Suisse Léonard Gianadda est capable de soulever des montagnes. Qui eût dit, voici quarante ans, que la fondation qu’il ouvrit, au fond du Valais, allait accueillir les chefs-d’œuvre du Metropolitan Museum de New York et du musée Pouchkine de Moscou ? « Je suis content », résume-t-il, sobrement. Il peut l’être. Son grand-père, émigré d’Italie, venu du Piémont, arriva à Martigny sans le sou. Dans cette même ville de Suisse romande, deux générations plus tard, Léonard, ingénieur de formation, s’enrichit en bâtissant des ponts et des immeubles. Jusqu’à l’année septante-six… Alors qu’il édifie une tour, les travaux mettent au jour les vestiges d’un temple gallo-romain. Martigny, autrefois baptisée Octodure, est une cité antique. Deux mille ans avant Léonard, César y livra bataille. Tandis que le promoteur attend, en piaffant, le permis de construire, Pierre, son cadet, se tue dans un accident d’avion. Un frère dont il était si proche qu’il l’avait accompagné durant sa lune de miel. C’est dire… Léonard Gianadda, brisé puis touché par la grâce, décide de créer une fondation culturelle à sa mémoire. Il en conçoit les plans, assure intégralement le financement. Une imposante architecture de béton armé sort de terre. Les jaloux y voient un « bunker », on l’accuse de mégalomanie. « Certes, il faut être un peu fou, reconnaît l’intéressé, c’est mon côté italien, passionné ; un Suisse n’aurait jamais fait ça, l’Helvète empile, entasse, met tout dans le corbillard. » La fondation Pierre Gianadda est inaugurée le 19 août 1978, le jour où le frère disparu aurait eu 40 ans. Le lieu abrite un musée archéologique et des voitures anciennes. Pourquoi des voitures ? Le projet immobilier disposait d’un parking. Il fallait l’occuper. Une collection est constituée à toute vitesse : quarante modèles retracent l’histoire de l’automobile du XIXe siècle à 1939. Par ailleurs, la fondation est destinée à recevoir spectacles musicaux et expositions. On prévoit trois à quatre accrochages par an : des artistes régionaux d’une part, des rétrospectives d’art ancien et moderne, d’autre part, pour attirer un grand public. Ambitieux.
 

Nicolas de Staël, Les Footballeurs, 1952, collection fondation Pierre Gianadda. © collection Pierre Gianadda
Nicolas de Staël, Les Footballeurs, 1952, collection fondation Pierre Gianadda.
© collection Pierre Gianadda

Une surenchère d’expositions
« La première exposition “Cinq siècles de peinture” est un flop, avoue le maître des lieux. Un critique local, André Kuenzi, la descend en flèche. » Léonard veut lui casser la figure ! Sa fureur calmée, le tacticien reprend le dessus ; il contacte l’auteur de l’article, lequel, finalement conquis, mettra sur pied une exposition « Paul Klee ».

« Chaque accrochage monographique est un exploit. Deux cents tableaux à réunir 
? C’est deux cents négociations, deux cents corps à corps. » Or, Léonard n’appartient pas au monde de l’art. « Lorsque je demandais un prêt par téléphone ou par courrier, il m’était refusé. Si je me déplaçais, j’expliquais mon projet, je bénéficiais d’une certaine bienveillance». Et pour cause… 1,92 m, les épaules d’un athlète, chemise ouverte sur sa médaille de première communion, veste sport en daim, une sacoche de cuir accrochée à son poignet, l’accent suisse traînant, l’entrepreneur surprend. « Au moins, il est authentique ! », s’enthousiasme Jean-Louis Prat, ancien directeur de la fondation Maeght. « Léonard est franc, direct, chaleureux. Comment résister à ses sollicitations ? C’est un séducteur. »

La gente féminine est sensible à son charme latin. Lucile Manguin, la fille du peintre, est « une inconditionnelle de la première heure ». Grâce à son carnet d’adresses, on présente « Manguin parmi les Fauves ». Un autre soutien lui vient de Georgie Viennet, papesse des relations avec la presse 
: « C’est formidable ce que vous faites, il faut que ça se sache ! » La professionnelle déplace les critiques d’art qui comptent. Le TGV n’existait pas, le voyage de Paris à Martigny tenait alors de l’expédition. Mais à l’arrivée, l’accueil est royal ! Une voiture de collection attend les hôtes de marque. La renommée de la fondation franchit les frontières. D’autant que, pour la faire connaître, son propriétaire vide ses poches. En 1982, à l’occasion de « Goya dans les collections suisses », le baron de Rothschild consent à confier ses Majas au balcon ; oui, mais la prime d’assurance est colossale. Léonard a le chiffre en mémoire : 40 millions de francs. Une fortune à l’époque ! Refuse-t-on un tel tableau ? Il ne recule pas devant la dépense.

En 1990, on programme « Chagall en Russie ». La galerie Tretiakov de Moscou prêterait éventuellement le spectaculaire
Décor du théâtre juif, à condition que l’emprunteur en finance la restauration. 400 000 dollars ! « Toutes les grandes institutions avaient renâclé. » Gianadda n’hésite pas longtemps. Il est téméraire ! L’œuvre quitte l’URSS pour la première fois. Un succès. Ida Chagall, reconnaissante, offre à Léonard un tableau de son père. Depuis quatre décennies, le Valaisan mène une double vie, celle d’un promoteur et celle d’un directeur d’institution culturelle. Il promène un dictaphone pour ne rien oublier. « Cet homme mène un attelage à six ou huit chevaux, il est d’une extraordinaire rapidité », admire Daniel Marchesseau, conservateur général du patrimoine. Celui-ci se souvient de leur rencontre : « J’étais allé à Martigny pour “Giacometti”, Léonard m’a raccompagné en voiture à la gare de Lausanne. En 40 minutes, le temps du trajet, il m’avait convaincu de monter une rétrospective Modigliani. Une telle flamme animait son discours ! » Ce défi remonte à trente-cinq ans. Leur collaboration n’a pas cessé depuis. Le Suisse est fidèle en amitié.

Après Monet, Cézanne, Valadon, Fautrier, Cartier-Bresson notamment, Daniel Marchesseau signe la rétrospective Caillebotte, attendue cet été. Gianadda a su s’entourer de spécialistes, ayant des compétences, et d’un solide réseau. Jean-Louis Prat compte parmi ses alliés. Outre Braque, Bonnard, Miró, on lui doit deux expositions « Nicolas de Staël », à quinze ans d’intervalle. « Léonard laisse une liberté totale, assure-t-il 
; cependant, il est à l’écoute, attentif, prêt à intervenir pour aider le projet. » En vérité, le commanditaire veille à tout. Autoritaire, intransigeant, impatient, il déteste l’amateurisme et pique des colères à faire trembler le « bunker ». On les lui pardonne : Gianadda est d’une rare générosité. Il a plaisir à partager. Véronique Jeanneau, longtemps son attachée de presse, se rappelle l’une de ses attentions : « J’étais à Florence en voyage de noces. À midi, coup de téléphone de Léonard : “J’ai réservé dans tel restaurant” (le meilleur de la ville), “vous allez commander ceci et cela, je vous offre le repas”. » Et l’homme pressé a déjà raccroché. Délicieux, non ?

Henri Manguin, La Femme à la grappe, 1905, collection fondation Pierre Gianadda. © collection Pierre Gianadda
Henri Manguin, La Femme à la grappe, 1905, collection fondation Pierre Gianadda.
© collection Pierre Gianadda


De collections en passions
L’empereur de Martigny est aussi collectionneur, évidemment. En fonction des expositions programmées, il acquiert une œuvre ou deux du maître annoncé : Toulouse-Lautrec, Morisot, Vuillard, Picasso… « Un prêteur de moins à convaincre ! » Voilà qu’il rêve d’une exposition pérenne. « Si dix tableaux ne font pas une collection, professe-t-il, dix sculptures deviennent une attraction. » A fortiori si les œuvres sont monumentales, comme il les aime. À sa mesure. Le bâtisseur achète le terrain jouxtant sa fondation et va y créer un parc de sculptures. Il modèle le paysage, l’agrémente de pièces d’eau et de vallons, choisit l’emplacement de chaque arbre et plante, peu à peu, non pas dix, mais cinquante figures : Rodin, Bourdelle, Brancusi, Moore, Calder, César, Dubuffet, Chillida… Un panorama de la modernité au XXe siècle. Il y investit des sommes astronomiques.

Cette promenade en compagnie de plasticiens de tous pays, c’est sa création, sa fierté. « L’un des plus beaux parcs de sculptures d’Europe 
; ce n’est pas moi qui le dis, mais la Gazette Drouot. » Et son assistante, immédiatement, de produire l’article en question. Bientôt, les visiteurs débarquent par cars entiers, en même temps que la clientèle chic de Gstaad et Verbier. Léonard apparaît en personne dans des spots télévisés pour vanter ses événements. « Van Gogh » obtient le record : près d’un demi-million d’entrées ! Dans une commune qui compte 17 000 habitants seulement. Si Martigny tarda à célébrer le mécène, si les petitesses et maladresses des fonctionnaires de la ville continuent à le blesser, la France, elle, lui rend hommage. En 2003, Léonard Gianadda entre à l’Académie des beaux-arts de Paris. Émouvant, le géant en habit vert, posant avec Annette, sa tendre épouse, si menue à ses côtés ! La crinière du lion a blanchi. Néanmoins, notre héros n’a rien perdu de son enthousiasme. Son cœur bat encore quand il assiste au déballage du célébrissime Impression Soleil levant, prêté par le musée Marmottan pour la récente exposition « Hodler, Monet, Munch ». On ne sait pas ce qui bouleverse le plus Gianadda, la beauté du tableau ou la prouesse de l’avoir obtenu ?

 

Niki de Saint Phalle, Les Baigneuses. © Michel Darbellay
Niki de Saint Phalle, Les Baigneuses.
© Michel Darbellay

Le ravissement des mélomanes
L’amoureux de l’art a la même dévotion pour la musique : gamin, il chantait dans le Petit chœur de son collège. Là encore, des débuts difficiles. « Lors du premier concert, on dénombrait plus de musiciens dans l’orchestre que de spectateurs. » Léonard, habile, s’associe au festival Montreux-Vevey. Les meilleurs interprètes répondent à son invitation : Yehudi Menuhin, Barbara Hendricks, Ruggero Raimondi, Isaac Stern. Les spectacles se tiennent parmi les vestiges gallo-romains. L’acoustique, par chance, se révèle excellente. La promiscuité des tableaux sur les cimaises ajoute au ravissement des mélomanes. « Un honneur de chanter au milieu de peintures de Picasso, Matisse, Modigliani et tant d’autres – quelle inspiration ! », confie Cecilia Bartoli. L’Italienne, mezzo-soprano, s’est produite plus de trente fois à la fondation. Léonard raconte, joyeux, les prémices de leur longue amitié : « Mon épouse avait vu et entendu la cantatrice à la télévision. Afin de lui faire une surprise, j’ai pris des places à l’opéra de Zurich où Cecilia Bartoli donnait La Cenerentola de Rossini. Après le spectacle, nous sommes allés souper chez Conti. L’artiste dînait à la table voisine. Je n’ai pas osé l’aborder. Bizarrement, je suis timide. L’année suivante, elle est à nouveau en vedette à Zurich. Rebelote. Nous la trouvons dans le même restaurant. Cette fois, je me lance ! « Voyez mon imprésario », répond l’artiste, un peu hautaine. Je n’ai pas lâché l’imprésario ! » La persévérance est l’une des clés de sa réussite. Cecilia donnera un récital en juillet prochain pour inaugurer l’amphithéâtre à gradins de Martigny, fraîchement restauré grâce à Léonard. Encore une folie dont bénéficie sa ville natale. Entre autres largesses, on évoquera la fondation Annette et Léonard Gianadda dont le but est social. Le mécène veut-il laisser sa trace dans l’Histoire ? Bien sûr. Il a 85 ans. Ainsi qu’il le rappelle, citant un proverbe chinois : « La dernière chemise n’a pas de poche. » Ah, j’oubliais ! Léonard Gianadda a le sens de l’humour.

 

André Ramseyer, Constellation. © collection Pierre Gianadda
André Ramseyer, Constellation.
© collection Pierre Gianadda
Fondation Pierre Gianadda,
59, rue du Forum, Martigny, Suisse, tél. : +41 (0)27 722 39 78
www.gianadda.ch


à lire

Sophia Cantinotti et Jean-Henry Papilloud, Léonard Gianadda, 80 ans d’histoires à partager,
éditions de la fondation Pierre Gianadda, 2016.
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