Léon Spilliaert (1881-1946), lumière et solitude

Le 27 octobre 2020, par Virginie Huet
Léon Spilliaert, Femme au bord de l’eau, 1910, encre de Chine, pinceau, crayon de couleur et pastel sur papier, 47,1 60,2 cm, collection privée.
© Photo Cédric Verhelst

Le ciel bas du plat pays s’est perdu quai Anatole-France. Sur des murs café crème infusés de lueurs sourdes, coulent les encres de Léon Spilliaert, flamand jusqu’à l’os. Il était temps : depuis 1981 et la rétrospective que lui consacrait le Grand Palais à l’occasion du centenaire de sa naissance, la France l’avait un peu négligé. L’erreur est ici réparée : économes et pourtant radicales, quatre-vingt-dix œuvres sur papier, toutes de jeunesse, fouillent la « cervelle remplie de brumes » du protégé d’Edmond Deman, bibliophile, collectionneur et éditeur bruxellois, nourri des mots de Nietzsche, de Lautréamont ou de Poe. Ses affinités littéraires sont au cœur du propos qui s’ouvre sur les illustrations des pièces morbides de Maurice Maeterlinck ou des poèmes décadents d’Émile Verhaeren, et se clôt sur une suite de gravures inspirées des Serres chaudes de Maeterlinck, tenue pour l’ultime incursion de Spilliaert dans « l’univers suggestif et angoissé du symbolisme ». Entre ces deux ensembles graphiques, un même émoi règne : ici, des intérieurs, pleins de flacons inquiétants, de lits dévitalisés et d’âmes solitaires, telle cette Jeune femme de dos sur un tabouret (1909), rivée au mur séparant deux fenêtres aveugles, visiblement en proie à une lassitude si grande qu’elle lui colle à la peau ; là, des autoportraits, reflets d’un « caractère inquiet et fiévreux » forgé sous le climat hostile d’Ostende, sa ville natale, qui occupe du reste la place d’honneur d’un parcours chronologique et sans surprise. C’est le long des plages de la mer du Nord, que Spilliaert trouve cette « qualité de silence » chère à Fernand Khnopff, dont l’écho résonne plus encore le jour fini. Ainsi de cette contre-plongée du « Chalet royal », par une nuit de pleine lune, accusant les reliefs fantastiques d’une façade arquée, comme aspirée dans un tourbillon cosmique ponctué des halos rouges et blancs d’une guirlande de réverbères (Clair de lune et lumières, vers 1909). Digues, phares, jetées, brise-lames… dépeuplés, ces paysages hallucinés tendent un miroir à la mélancolie qui le suit partout. Jusque dans l’atelier loué quai des Pêcheurs, depuis lequel il observe « le deuil immense » des femmes de marins.

Musée d’Orsay,
62, rue de Lille, Paris (VII
e), tél. : 01 40 49 48 14.
Jusqu’au 10 janvier 2021.
www.musee-orsay.fr
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