Le vol de la Vénus

Le 13 mai 2021, par Vincent Noce
 

La Vénus a mis les voiles. À l’heure où paraît ce numéro, ce tableautin, que le prince de Liechtenstein tient comme un chef-d’œuvre inédit de Lucas Cranach, devrait être en route pour son palais en Autriche. Après une longue bataille judiciaire, le prince pourrait être tenté d’accrocher ce nouveau trophée de famille sous la tête d’ours géant que son neveu vient de ramener de sa sombre équipée en Roumanie. Son conservateur, Johann Kräftner, est venu à Paris sortir ce bijou de la geôle de la douane. La déesse de la beauté a connu une descente aux enfers en 2015 quand elle a été saisie dans une exposition à Aix-en-Provence, faisant éclater le scandale dit des «faux maîtres anciens». À partir d’un faisceau d’éléments concordants, l’expertise judiciaire a conclu qu’il devait s’agir d’un faux, à empiler avec la demi-douzaine d’œuvres sous séquestre provenant d’un certain Giuliano Ruffini. Ailleurs, le même verdict a été porté contre d’autres peintures vendues comme étant de Frans Hals ou de Pieter Bruegel. De manière assez extraordinaire, le prince et son conservateur ont joué à contre-emploi en défendant, contre l’avis des spécialistes, l’authenticité de leur tableau, qu’ils avaient payé au prix fort de 7 M€. Compliquant un peu plus encore le travail de la juge Aude Buresi, la partie civile a ainsi rejoint la défense des deux principaux suspects, réfugiés en Italie, d’où ils proclament leur innocence, tout en refusant de déférer à ses convocations. La restitution de la Vénus au voile prend un sens symbolique à plus d’un titre. Elle se trouve au cœur de la procédure suivie par une juge opiniâtre. Elle est l’œuvre la plus prestigieuse, et de loin la plus chère, du butin placé sous séquestre. En 2019, la Cour de cassation a statué que les magistrats peuvent, dans le cours d’une instruction, «refuser de restituer les biens saisis lorsque [leur] confiscation est prévue par la loi». Aude Buresi s’estimait donc légitime à refuser de rendre sa peinture au prince.

La restitution au prince de Liechtenstein de la Vénus au voile, déclarée fausse par l’expertise judiciaire, prend un sens symbolique à plus d’un titre.

Et pourtant, la chambre de l’instruction, approuvée par le parquet, a ordonné la restitution. Elle a considéré que, tous les examens du panneau s’étant terminés en 2018, le départ du tableau «ne s’opposait pas à la manifestation de la vérité». En outre, si le Code pénal prévoit la confiscation de tout bien «ayant servi à commettre l’infraction, dont le condamné est propriétaire», il n’en est pas de même pour un objet susceptible d’être rendu à une victime ou dont le propriétaire est de bonne foi – ce qui semble difficilement contestable en l’occurrence. D’autres propriétaires pourraient suivre, aboutissant à la dispersion des tableaux litigieux du procès. Dans le Dalloz, Sébastien Fucini fait observer que «les dispositions relatives à la restitution de biens saisis posent, en raison de leur rédaction en partie défectueuse, de nombreuses difficultés». C’est particulièrement vrai pour les œuvres d’art falsifiées, que les tribunaux peuvent ainsi retourner à leur légitime propriétaire, quand l’État ne revend pas aux enchères des contrefaçons confisquées par les tribunaux, avec les risques que présente leur remise en circulation. Par contraste, la loi de 2007 pour lutter contre la contrefaçon des marques a facilité le retrait des articles saisis des circuits commerciaux et leur destruction. La semaine dernière, sous la pression des industries du cinéma et de la musique, Roselyne Bachelot s’est félicitée d’un énième projet de loi destiné à s’opposer à la contrefaçon et au piratage du droit d’auteur. Mais, dans cet arsenal, la surveillance sur Internet et la répression ont pour objets les films et les chansons. Il n’est toujours pas question de mieux protéger les biens culturels matériels et de réviser une loi obsolète sur la fraude en matière artistique qui remonte à 1895. Le faux en art peut toujours courir.

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