Le verger de porcelaine de Sèvres de la Duchesse de Berry

Le 11 mars 2021, par Anne Doridou-Heim

Des fruits s’épanouissant dans leur nid de feuillage sur des assiettes ont en leur temps séduit la duchesse de Berry qui avait les pouces verts. Qui sera le prochain à succomber à leur gourmandise ?

Manufacture royale de Sèvres, époque Charles X, 1825-1826. 46 assiettes en porcelaine dure du service de la duchesse de Berry à décor polychrome de fruits sur fond bleu lapis rehaussé d’une frise de postes feuillagés et de palmettes or sur l’aile, signature du peintre «Jaccober» sur certaines d'entre elles, diam. 23,5 cm.
Estimation : 15 000/18 000 € (le lot de six)

Des figues juteuses, des raisins gouleyants, des pommes et des poires, des arbousiers délicats, des groseilliers épineux, des reines-claudes rondes à souhait, des pêches délicieusement veloutées, des grenades éclatées et tant d’autres fruits encore, explorant la beauté des variétés à coque, à noyau ou à pépins. Tous ces spécimens appétissants qui sentent si bon l’été se retrouvent sur des assiettes réalisées par la manufacture de Sèvres pour constituer un service à dessert «à fond bleu lapis, ornementation en or, fruits peints sur des feuilles». On sait, grâce aux archives très précises de la manufacture, que le service entre dans son magasin le 20 décembre 1825. Il comporte alors 48 assiettes à dessert, un plateau ovale, douze compotiers à pied, deux corbeilles jasmin, deux glacières, quatre jattes à fruits et deux sucriers dits mélissins. Ce n’est pas dans la boutique porcelainière que Marie-Caroline de Bourbon-Siciles, duchesse de Berry (1798-1870), le découvre, mais lors de sa présentation à l’Exposition des produits de l’industrie au palais du Louvre, en janvier suivant. Séduite par ces promesses gourmandes, la jeune veuve en fait aussitôt l’acquisition et le complète jusqu’en 1828, date à laquelle il est riche de 130 assiettes. Elle devait avoir pour son service une attention toute particulière puisqu’elle l’emporte avec elle après son départ de France et le conserve jusqu’à sa retraite dans son palais vénitien. Et sans doute l’aurait-elle gardé jusqu’à sa mort… Las ! L’intrépide héroïne, idole des romantiques, dont on connaît la vie rocambolesque – elle va tenter en vain de soulever le sud de la France puis la Vendée contre le gouvernement de Louis-Philippe pour rendre le trône à son fils, l’«enfant du miracle», petit-neveu de Louis XVIII –, est ruinée. Lourdement débitrice de son fils, justement, elle doit accepter que les biens sis dans son palais de Vendramin soient vendus aux enchères. Ce sera fait, à Drouot, du 8 au 13 mai 1865, sous le marteau précautionneux de Me Pillet.
 

Manufacture royale de Sèvres, époque Charles X, 1825-1826. 46 assiettes en porcelaine dure du service de la duchesse de Berry à décor poly
Manufacture royale de Sèvres, époque Charles X, 1825-1826. 46 assiettes en porcelaine dure du service de la duchesse de Berry à décor polychrome de fruits sur fond bleu lapis rehaussé d’une frise de postes feuillagés et de palmettes or sur l’aile, signature du peintre «Jaccober» sur certaines d'entre elles, diam. 23,5 cm. Estimation : 15 000/18 000 € (le lot de six)


Duchesse et mécène avisée
L’ensemble est alors dispersé aux quatre vents de l’Europe et, depuis, de-ci de-là, des pièces apparaissent sur le marché de l’art. Cette fois, le nombre est conséquent, puisque ce sont 46 assiettes qui sont mises sur le marché par série de six pour 15 000 à 18 000 € chaque panier – plus deux lots de deux (3 000/4 000 € et 5 000/6 000 €). Et ce ne sont pas des fruits défendus… Il donne une autre facette de la duchesse, dépassant celle de sa frivolité trop facilement évoquée, et montre une jeune femme férue de botanique et d’art qui, de 1818 à 1830, a transformé le château de Rosny-sur-Seine, acquis pas son époux, selon les goûts de l’époque. Elle y fait installer une exceptionnelle bibliothèque, riche de près de 8 000 volumes – connue pour être l’une des plus belles de l’époque –, ainsi qu’un cabinet de curiosités, et coordonne le réaménagement du parc en le faisant redessiner à l’anglaise. On sait aussi qu’elle choisit elle-même les milliers d’essences d’arbres à planter, qu’elle fait édifier une serre pour y cultiver melons, citrons, ananas et autres fleurs exotiques, et que son potager compte 14 000 pieds de fraisiers de huit espèces différentes. Comment aurait-elle pu résister devant ce parfait témoignage de l’un des plus beaux services de la Restauration ? Chaque assiette est ornée d’un fruit différent par Moïse Jacobber (1786-1863) et rehaussé d’or par François Vaubertrand. Le peintre d’origine allemande, actif à Sèvres entre 1818 et 1848, était spécialisé dans les natures mortes et les fruits. Quant au doreur, présent pour sa part de 1822 à 1848, il est considéré comme l’un des meilleurs de sa spécialité. Si la manufacture de Sèvres réunit alors des signatures talentueuses, c’est parce qu’elle est dirigée par Alexandre Brongniart (1770-1847) depuis 1800, et jusqu’en 1847. L’administrateur sait lui insuffler le sens du renouveau indispensable et la ramener à un niveau d'excellence, perdu pendant les années sombres. La nature, très à la mode à partir de la Restauration, s’épanouissant sous la férule des romantiques, est l’une des sources fécondes d’inspiration. Elle est propice aux états d’âme, devient refuge contre l’âpreté de l’existence, se livre dans sa grande beauté, toute sa variété. Plus encore, elle se laisse étudier et apprivoiser. Brongniart, éminent scientifique, véritable naturaliste, à la fois géologue, minéraliste, paléontologiste, zoologiste et bien sûr botaniste, s’en empare avec ferveur. Son ambition est de faire de Sèvres un conservatoire des arts. C’est lui aussi qui fonde le musée de la Céramique (inauguré en 1824) et publie un ouvrage magistral, toujours d’autorité de nos jours, le Traité des arts céramiques (Paris, 1844). L’essor de la manufacture est exceptionnel. Présente à toutes les grandes Expositions des produits de l’industrie de la première moitié du XIXe siècle, elle remporte prix sur prix. Quel sera celui de ces séries d’assiettes ? Une chose est certaine, la gourmandise et l’envie que suscite ce service de la duchesse de Berry ne sont en rien synonymes de péché.

4 enchères du service
de la duchesse de Berry

140 000 €
Partie de service incluant 24 assiettes, 2 compotiers, 2 jattes à fruits et glacière.
Drouot, 25 novembre 2005. Doutrebente OVV.
46 800 €
Plateau ovale.
Galerie Charpentier, 29 mars 2007. Sotheby’s.
13 125 €
Paire de glacières.
Drouot, 29 mars 2017. Tessier & Sarrou et Associés OVV.  
5 000 €
Assiette peinte de cerises.
24 novembre 2020. Christie’s.
mardi 23 mars 2021 - 02:00 - Live
Salle 2 - Drouot-Richelieu - 9, rue Drouot - 75009
Boisgirard - Antonini
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