Gazette Drouot logo print

Le triste anniversaire de la liste du patrimoine mondial de l’Unesco

Publié le , par Vincent Noce

L’Unesco devait souffler à Florence les cinquante bougies de la convention ayant donné naissance, le 16 novembre 1972, à la liste du patrimoine mondial – qui compte désormais plus de mille sites, du Mont-Saint-Michel au Taj Mahal, en passant par Venise et le parc de Kakadu. Longtemps, elle a servi de vitrine à une agence...

  Le triste anniversaire de la liste du patrimoine mondial de l’Unesco
 

L’Unesco devait souffler à Florence les cinquante bougies de la convention ayant donné naissance, le 16 novembre 1972, à la liste du patrimoine mondial – qui compte désormais plus de mille sites, du Mont-Saint-Michel au Taj Mahal, en passant par Venise et le parc de Kakadu. Longtemps, elle a servi de vitrine à une agence des Nations unies affaiblie de toutes parts. Hélas, l’événement a dû être décalé à 2023. Il s’est juste tenu une modeste rencontre à Delphes, passée inaperçue. Même la réunion annuelle du comité du patrimoine mondial, qui gère la liste, n’a pu se tenir cet été. Elle était en effet prévue en Russie, sous la présidence d’un régime qui se livre à un pillage systématique du patrimoine en Ukraine. Finalement, l’État paria a cédé la place à… l’Arabie saoudite. Ces deux pays succédant à la Chine et l’Azerbaïdjan, il est difficile de trouver plus fâcheuse succession symbolique de l’influence des dictatures sur cet organisme de vingt et une nations. Ce n’est qu’un des symptômes d’une crise profonde qui mine le système idéaliste mis
en place il y a cinq décennies. L’Unesco en a elle-même pointé certaines faiblesses structurelles, citant la persistance d’une « forte disparité géographique » 
: l’Italie compte 58 biens classés, et la France 49, quand la plupart des nations africaines n’en ont aucun. L’organisation a aussi appelé les gouvernements à prendre en compte « le dérèglement climatique » qui menace nombre de sites, tout en les incitant à une « plus forte inclusion des populations locales »… Ce n’est pas vraiment le souci premier de la majorité de ce comité.

L’Arabie saoudite et la Russie succédant à la Chine et l’Azerbaïdjan, il est difficile de trouver plus fâcheuse succession symbolique de l’influence des dictatures sur le comité du patrimoine mondial.

Un exemple criant en est le massif forestier de Kaeng Krachan, en Thaïlande. Par trois fois, l’UICN, l’association chargée des expertises sur les sites naturels, a réclamé de reporter son inscription sur la liste, notamment en raison de l’instrumentalisation du parc national pour opérer des déplacements forcés de la minorité karen. La mission des Nations unies pour les droits de l’homme l’a rejointe : « Les Karen continuent d’être expulsés du parc et leurs habitations incendiées. Un de leurs leaders a été tué après avoir été arrêté par les gardes. En 2021, cette persécution des indigènes n’a fait que s’intensifier, 80 ont été arrêtés et 28, dont sept femmes et un enfant, inculpés “d’intrusion” dans leurs propres terres au sein du parc. Il n’y a eu aucune consultation de bonne foi avec eux sur le classement au patrimoine mondial. Son acceptation légitimerait le déni de leur droit à vivre sur leur terre et pratiquer leur agriculture ancestrale. » La Thaïlande a refusé la venue d’une mission d'enquête de l'ONU sur place. Au final, lors de la dernière réunion du comité en ligne, le parc a bien été inscrit sur la liste, un seul État ayant manifesté son opposition. La présidence a même refusé au rapporteur des droits des indigènes de l’ONU d’intervenir dans les débats, confortant son sentiment que « les droits des autochtones dans la gestion des sites du patrimoine ne sont reconnus que sur le papier ». Dans une autre discussion, qui a duré des heures lors de l’assemblée générale en 2021 il a même été refusé d’inscrire l’expression « participation des sociétés civiles » dans une résolution ! Il est d’autres cas où les inscriptions ont pu se faire en associant les populations locales. Mais une telle décision adverse témoigne d’une tendance alarmante des gouvernements à écarter les avis d’experts pour éviter les sanctions et multiplier les classements, motivés par la quête de prestige et de recettes touristiques. Les deux tiers des expertises indépendantes sur les demandes d’inscription ne sont plus suivies, 2021 ayant consacré un triste record avec moins de 5 %, selon le spécialiste canadien Marc Patry. Cette dérive montre à quel point l’Unesco a été étouffée au fil des décennies par l’éviction des scientifiques et intellectuels, dont la parole est niée par des diplomates mus par l’intérêt égoïste de leur nation.

Les propos publiés dans cette page n’engagent que leur auteur.

Gazette Drouot
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 2 articles.
Il vous reste 1 article(s) à lire.
Je m'abonne