Le trésor peu banal de Thomas Sauvin

Le 14 juin 2018, par Sophie Bernard

De ses douze ans passés en Chine, cet ancien consultant a rapporté un fonds exceptionnel de 850 000 négatifs, qu’il a sauvés de la destruction. À partir de ces images vernaculaires, il a élaboré «Beijing Silvermine», un projet insolite, décliné en livres et en expositions.

Thomas Sauvin
© Matjaz Tancic


Il y a dix ans, si l’on avait demandé à Thomas Sauvin quel métier il exerçait, il aurait répondu consultant privé pour des archives londoniennes à l’intitulé énigmatique, «AMC». Initiée par son directeur artistique, Timothy Prus, dans les années 1990, Archive of Modern Conflict est un fonds unique de plus de quatre millions d’images d’amateurs du monde entier, mais aussi de grands noms de la photographie. Aujourd’hui, Thomas Sauvin se définit à la fois comme un collectionneur et un artiste, puisque sa pratique est née de la collecte de 850 000 négatifs d’images vernaculaires chinoises, acquises dans la périphérie de Pékin à la fin des années 2000. Derrière «Beijing Silvermine», nom générique qu’il donne à son projet en référence au nitrate d’argent présent dans les négatifs en noir et blanc , se cachent différentes activités dont les principales sont l’édition, le commissariat d’exposition et une production personnelle ou en collaboration avec des artistes internationaux. Sa relation avec la Chine, où il a vécu de 2003 à 2015, remonte à l’adolescence, lorsqu’il choisit le chinois comme deuxième langue : «Étant mauvais en orthographe et plutôt bon en dessin, cela paraissait être une bonne idée, même si je n’étais pas particulièrement attiré par ce pays», explique-t-il. Bac en poche, il s’installe à Pékin pour y étudier la langue à l’université. Parallèlement, il fréquente les festivals de photo locaux qui commencent à essaimer dans le pays. En 2006, ses études achevées, il est bénévole au Lianzhou Foto Festival province du Guangdong , qui inaugure alors sa deuxième édition. Son intérêt pour le médium est né quelques années plus tôt, de son amitié avec le fils du photographe Marc Riboud et de sa rencontre avec Alain Julien, un Français installé en Chine, cofondateur du Festival international du film de Pingyao (dans la province de Shanxi) et de la Biennale de Canton, mais aussi conseiller de Lianzhou Foto lors de sa création. C’est ce dernier qui lui présente Timothy Prus : «Il me propose de devenir son courtier. J’avais deux atouts majeurs : je vivais sur place et parlais le chinois.» En quelques semaines, Thomas Sauvin parvient à faire acheminer à Londres les quatre-vingt-dix tirages que le fondateur d’Archive of Modern Conflict essayait vainement d’acquérir depuis plus d’un an ! En 2006, à 23 ans, le jeune Français devient ainsi consultant officiel auprès d’AMC, pour lequel il collecte essentiellement des auteurs chinois contemporains, travaillant sur leur pays et dont la production est récente  principalement des premières éditions, quelle que soit la démarche, à l’exclusion de la photographie performative. Au total, ce sont près de cinq mille tirages qui, grâce à lui, rejoignent le fonds des Archives entre 2006 et 2014.
 

Photos anonymes extraites de Silvermine Albums, ensemble de cinq albums contenant chacun vingt tirages. Conception Mei Shuzhi, éd. Archive of Modern C
Photos anonymes extraites de Silvermine Albums, ensemble de cinq albums contenant chacun vingt tirages. Conception Mei Shuzhi, éd. Archive of Modern Conflict, 2013, édition limitée à 200 exemplaires.© Thomas Sauvin/Beijing Silvermine

Des albums de famille achetés au poids
En 2009, Thomas Sauvin ouvre la piste du vernaculaire et se met à fréquenter assidûment marchés aux antiquités et équivalents d’eBay en Chine, en quête d’albums de famille anciens et de différents types d’archives botaniques, scientifiques, architecturales… «Ces albums étaient faciles à trouver et peu convoités. En quelques années, j’ai réuni plus de mille deux cents lots», précise-t-il. Intrigué par le fait de trouver facilement des tirages mais très peu de négatifs, il mène l’enquête sur Internet. À partir de mots-clés, il tombe sur des blogs où figure souvent le message d’un Chinois, nommé Xiaoma, «sans doute un pseudo», expliquant collectionner des négatifs. «J’ai ensuite découvert qu’il n’était pas collectionneur mais recycleur, spécialisé dans les déchets contenant du nitrate d’argent, d’où son intérêt pour eux.» C’est ainsi qu’il a sauvé de la destruction 850 000 négatifs de photos de famille chinoises en les rachetant au poids, sans savoir ce qu’il allait en faire. Après les avoir fait numériser une opération qui occupera une personne à plein temps durant neuf ans , il visualisera ces images trois à quatre heures par jour, pendant trois ans, avec pour seul moteur la curiosité. «Cela me faisait l’effet d’une gigantesque pochette-surprise !», confie-t-il. Il ne prend conscience que progressivement du fait que cet océan visuel constitue un témoignage exceptionnel d’une période charnière en Chine  entre 1985 et 2005 , à la fois parce que le pays s’ouvre à l’économie de marché et que la vie de ses habitants en est bouleversée, mais aussi parce que la photographie connaît une mutation sans précédent avec la fin du négatif et l’arrivée du numérique. Deux critères qui font la préciosité de ce fonds.

 
Photos anonymes extraites de Silvermine Albums, ensemble de cinq albums contenant chacun vingt tirages. Conception Mei Shuzhi, éd. Archive of Modern C
Photos anonymes extraites de Silvermine Albums, ensemble de cinq albums contenant chacun vingt tirages. Conception Mei Shuzhi, éd. Archive of Modern Conflict, 2013, édition limitée à 200 exemplaires.© Thomas Sauvin/Beijing Silvermine

Donner du sens à ces images
Trois ans après l’acquisition du premier lot, Thomas Sauvin commence à élaborer des projets, entre approche anthropologique et démarche artistique, inspiré, avoue-t-il, d’une publication d’AMC, The Corinthians (2008), conçue à partir de Kodachromes achetés en ligne. D’autres influences ? «Il y a bien sûr Erik Kessels, directeur de création et commissaire d’exposition néerlandais, pionnier de la notion de réappropriation des images, et dans une moindre mesure Martin Parr.» D’abord à la recherche de l’insolite et du surprenant, qu’il a du mal à trouver du fait même de la nature de ces archives, qui sont un hymne à la banalité, il finit par comprendre que c’est justement cette particularité qui en fait la valeur. «Ces images racontent un morceau d’histoire de la Chine, pays qui a longtemps été coupé du monde. Ni propagande ni art, c’est un récit “innocent” et authentique, car élaboré par le peuple chinois lui-même.» Après les avoir collectées, numérisées puis longuement observées, Thomas Sauvin va donner du sens à cette masse d’images en opérant des assemblages pour créer des séries autour de sujets récurrents, tout aussi ordinaires qu’universels : la naissance, la mort, l’amour, le travail, l’amitié… D’autres racontent plus spécifiquement la Chine à une période charnière où son peuple découvre la consommation, comme par exemple celle présentant des intérieurs ornés systématiquement de posters de Marilyn Monroe, une autre montrant des femmes posant avec leur téléviseur ou réfrigérateur flambant neuf, les repas au fast-food, les premières vacances en Thaïlande avec des portraits réalisés aux côtés de transsexuels, les voyages à Paris, au Louvre, devant des tableaux célèbres… Ces séries sont diffusées sous la forme d’expositions dans différents festivals, en Chine et dans le monde. Parallèlement, dès 2012, Thomas Sauvin élabore ses premiers ouvrages, des objets éditoriaux singuliers se rapprochant du livre d’artiste. En 2013, année de publication de Silvermine Albums, Me TV et Quanshen les deux premiers sont épuisés , le documentaire Silvermine, le recyclage de la mémoire des Chinois (réalisé par Emiland Guillerme) est diffusé sur TV5 Monde, puis se retrouve sur les réseaux sociaux. C’est le début de la reconnaissance. Car alors, les choses s’accélèrent. Thomas Sauvin reçoit le prix de l’exposition de Lianzhou Foto, attribué pour la première fois à un étranger et à un travail non réalisé par un photographe, et Silvermine Albums est sélectionné pour le prix du livre Aperture lors de Paris Photo. Début 2014, il expose au musée de la Photographie contemporaine de Chicago au sein de l’accrochage «Archive State», dont «Beijing Silvermine» occupe plus de la moitié de l’espace. Loin de se lasser, l’homme n’a de cesse de se renouveler. Après sa collaboration en 2012 avec l’artiste et réalisateur chinois de films d’animation Lei Lei, il enchaîne l’année suivante avec la photographe britannique Melinda Gibson. Ensemble, ils créent la série «Lunar Caustic», diffusée en galerie, un travail plus conceptuel d’intervention sur des tirages au moyen de nitrate d’argent et d’acide, des substances à l’origine des images et de leur sauvetage. Un autre projet, mené en solo à la fin 2014, prend la forme d’une installation interactive, intitulée Clap your Hands. Atypique, surprenante et protéiforme, l’œuvre de Thomas Sauvin intéresse parce qu’elle relève non seulement du témoignage sociologique, mais aussi de la démarche artistique. Elle fascine aussi par ce qu’elle dit du rapport que nous entretenons avec les images, qu’elles soient singulières ou banales, que l’on soit d’ici ou d’ailleurs.

Thomas Sauvin
en 5 dates
1983
Naissance à Paris
1996
Commence à apprendre le chinois à l’École alsacienne
2006
Débute en Chine son activité de consultant pour AMC
2009
Rencontre «Xiaoma» dans le 5e périphérique nord de Pékin (lancement du projet «Beijing Silvermine»)
2014
Expose au musée de la Photographie contemporaine de Chicago.
À savoir
Tous les projets de Thomas Sauvin sont à retrouver
sur www.beijingsilvermine.com
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