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Le train aux enchères file à toute vapeur !

Publié le , par Anne Doridou-Heim

En peinture, en photographie, en affiche ou en objet, le train file à grande vitesse, fixé par des artistes fascinés par sa modernité et sa fugacité. Embarquement immédiat à bord de l’Orient-Express, du Train bleu ou de la Flèche d’or !

Natalia Gontcharova (1881-1962), La Gare, Moscou, huile sur toile, vers 1913-1914,... Le train aux enchères file à toute vapeur !
Natalia Gontcharova (1881-1962), La Gare, Moscou, huile sur toile, vers 1913-1914, 97,5 156 cm (détail). Paris, Hôtel Drouot, 21 juin 2022. Kohn Marc-Arthur OVV. Adjugé : 963 000 

Il fut un temps, que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître – ni les joueurs du Paris-Saint-Germain visiblement –, où le train incarnait à la fois une incroyable modernité et le plus rapide des moyens de locomotion. Les artistes n’ont pas mis longtemps à s’emparer de tous ses atouts pour le peindre et le photographier en long, en large et en vapeur. Le musée d’Arts de Nantes s’engouffre dans cette aventure fabuleuse et présente, à partir du 21 octobre, une grande exposition intitulée «Le Voyage en train», invitation à une réflexion profonde sur l’impact de l’avènement du chemin de fer sur les arts. L’embarquement est quasi immédiat… En voiture ! Le chemin de fer est l’un des plus forts symboles de la révolution industrielle et, après avoir été considéré comme une curiosité, il devient un fleuron du second Empire, jeune et conquérant, et un signe de sa modernité. La vitesse est désormais synonyme de progrès et se pare de vertus démocratiques. Paris se remodèle sous la houlette du baron Haussmann et construit des gares. À l’occasion de l’Exposition universelle de 1855, et dans le cadre de liens privilégiés avec le Royaume-Uni, Napoléon III et Eugénie invitent la reine Victoria et le prince Albert. Le couple royal prend place dans le train impérial de la Compagnie de chemin de fer du Nord pour gagner Paris. Le baron James de Rothschild, président de la société, confie à Édouard Baldus une campagne photographique des sites remarquables implantés le long de la ligne afin d’offrir à la souveraine britannique un album commémorant l’événement. En 1861, c’est cette fois la Compagnie du Sud qui lui passe une commande. L’ouvrage n’est connu qu’à trois exemplaires complets, dont deux appartiennent aujourd’hui aux collections de la BnF. Le troisième – complet de ses 69 épreuves sur papier albuminé – était proposé à Chartres le 5 novembre 2021, où il était débattu jusqu’à 62 400 €. Le noir et blanc de la photographie d’art convient particulièrement au rendu des fumées émises par les locomotives. Il faut attendre les années 1880, les débuts du gélatino-bromure et l’avènement de l’instantané pour que naissent les premiers tirages réalisés en marche, notamment ceux captés par Nadar en 1884 et August Strindberg en 1886, avant qu’une kyrielle de confrères et d’amateurs ne les suivent. «Le paysage dans le cadre des portières court furieusement», écrit Paul Verlaine en 1870 ; il faut se souvenir qu’à la fin du XIXe siècle, l’allure moyenne est de 80 km/h.

Une date 1877
À la troisième exposition des impressionnistes, Claude Monet présente douze vues de la gare Saint-Lazare. 
Édouard Baldus (1813-1882), album Chemin de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée (ici, Toulon), 69 épreuves sur papier albuminé, vers
Édouard Baldus (1813-1882), album Chemin de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée (ici, Toulon), 69 épreuves sur papier albuminé, vers 1861-1863. Chartres, 5 novembre 2021. Ivoire – Galerie de Chartres OVV. Adjugé : 62 400 
Emblème de la Compagnie des wagons-lits en bronze poli, figurant le monogramme «WL» encadré de deux lions héraldiques, 1929, 63 x 82 cm. P
Emblème de la Compagnie des wagons-lits en bronze poli, figurant le monogramme «WL» encadré de deux lions héraldiques, 1929, 63 82 cm. Paris, Hôtel Drouot, 18 mai 1921. Lucien Paris OVV. Adjugé : 3 286 


L’impressionnisme prend le train
Il y a ceux qui prennent le train et ceux qui le regardent passer. Le chemin de fer joue un rôle non négligeable dans l’émergence d’une vision fugace qui est l’essence même de l’impressionnisme. Il s’invite dans le paysage et après William Turner qui, avec son Pluie, Vapeur et Vitesse de 1844, signe l’entrée fracassante du nouveau moyen de transport en peinture, les maîtres de la seconde moitié du XIX
e siècle se révèlent de fins observateurs de la vie moderne. Parmi eux, Édouard Manet avec sa toile Le Chemin de fer de 1873, Gustave Caillebotte et Claude Monet. Alors que le distingué deuxième choisit des cadrages insolites avec Le Pont de l’Europe en 1876, le peintre du Déjeuner sur l’herbe s’installe en janvier 1877 près de la gare Saint-Lazare et obtient du directeur des Chemins de fer de l’Ouest l’autorisation officielle de dresser son chevalet à l’intérieur de celle-ci. Installé sur les quais, fasciné par l’activité intense et par les fumées qui s’échappent, il livre une série vivante restituant tous les aspects changeants du fourmillement qui l’entoure. Émile Zola, en découvrant ses toiles en 1877, proclame  : «Nos artistes doivent trouver la poésie des gares, comme leurs pères ont trouvé celle des forêts et des fleuves.» Ils ont été nombreux à répondre à cet appel, français ou étrangers venus se confronter à la modernité comme Natalia Gontcharova, dont La Gare peinte vers 1913-1914 à Moscou – juste avant qu’elle ne fasse justement le voyage vers Paris – était décrochée à 963 000 € chez Marc-Arthur Kohn le 21 juin 2022. Johan Barthold Jongkind évoque ainsi l’influence décisive du chemin de fer sur son style pictural : «Dans le cadre de la fenêtre du wagon j’ai vu passer, à la vitesse d’un éclair, plus de mille tableaux successifs, mais je ne les ai qu’entrevus, très vite effacés par le suivant et, au retour, je les ai revus mais avec une lumière différente et ils étaient autres. Et j’ai compris que c’était comme ça qu’il fallait peindre : ne retenir que l’essentiel de la lumière surprise en une seconde à des moments différents. L’impression fugitive sur la rétine suffit. Tout le reste est inutile.» Avec le XXe siècle et les nouveaux mouvements picturaux, les artistes recherchent une nouvelle manière d’appréhender la réalité. Et c’est du côté de la machine qu’ils la trouvent, il n’est plus vraiment question de sa vitesse, mais de l’esthétique de sa mécanique. Pour Fernand Léger, toujours en quête de sujets en prise avec le monde qui l’entoure, le thème est parfait, il signe en 1919 Le Passage à niveau (Art Institute of Chicago), traité en disques et en cylindres colorés.
 

Un chiffre 9 259
La distance en kilomètres de la ligne la plus longue du monde, Paris-Vladivostok, sur une durée de six jours.
Lampe de table de voiture-restaurant de la Compagnie des wagons-lits, bronze doré, abat-jour tronconique en métal, 1926, 56 x 28 cm. Paris
Lampe de table de voiture-restaurant de la Compagnie des wagons-lits, bronze doré, abat-jour tronconique en métal, 1926, 56 28 cm. Paris, Hôtel Drouot, 5 avril 2022. Lucien Paris OVV. Adjugé : 4 424 
René Lalique (1860-1945), Côte d’Azur, statuette en verre moulé pressé satiné, marqué en pourtour de la base «Côte d’Azur Pullman Express
René Lalique (1860-1945), Côte d’Azur, statuette en verre moulé pressé satiné, marqué en pourtour de la base «Côte d’Azur Pullman Express - 9 décembre 1929», 16,5 12,5 5,5 cm. Paris, salle V.V., 4 décembre 2020. Millon OVV. M. Fourtin. Adjugé : 6 110 


































Express légendaires
Les plus grands noms de la décoration sont conviés pour aménager les plus luxueux des trains, véritables paquebots terrestres de la fastueuse période art déco. René Lalique et René Prou sont parmi les premiers. Aussi célèbres l’un que l’autre, ils ont collaboré sur ces chantiers roulants entre 1922 et 1926. Du premier, un ensemble de quatorze plaques sèches au gélatino-bromure d’argent, de projets d’exécution de pendules, luminaires, plaques, etc., pour la Compagnie internationale des wagons-lits, s’exposait à 4 096 € chez Ader, le 16 octobre 2020, et une statuette titrée Côte d’Azur en verre moulé pressé satiné s’élançait à 6 110 € chez Millon, le 4 décembre de la même année. Ce modèle avait été spécialement réalisé pour être offert lors de l’inauguration du train Pullman du même nom, le 9 décembre 1929. De Prou, une suite de trois panneaux marquetés de fleurs exotiques, conçus pour être fixés au-dessus du lit des cabines de l’Orient-Express et de tous les grands rapides de luxe de la compagnie dans la décennie 1920-1930, étaient décrochés à 3 750 € en mars 2019 chez Lucien Paris. À partir de décembre 1922, les voitures, en bois de teck, deviennent métalliques. Elles sont en livrée bleu nuit rehaussé de filets d’or, ce qui donnera son nom au mythique Train bleu, filant à toute allure vers les rivages ensoleillés de la Méditerranée. Des centaines de voitures ont sillonné l’Europe, beaucoup ont été détruites. De cette période, outre les panneaux, il subsiste des lampes de table des voitures-restaurants, des emblèmes en bronze poli au monogramme «WL» apposé sur les portes des wagons voyageurs, dont un exemplaire retenait 3 286 € chez Lucien Paris (18 mai 2021), et de l’argenterie – 200 € une table à trancher au sigle de la compagnie en 2015, sous le marteau de De Baecque & Associés ou 3 315 € un plat à découper armorié formant chauffe-plat chez Aguttes à Neuilly, en 2016. Les souvenirs sont nombreux, et l’intérêt qu’on leur porte toujours aussi vif. Il y a bientôt cent quarante ans, en 1883, l’Orient-Express inaugurait ses premiers trains de luxe. Pour célébrer cet anniversaire, le groupe Accor, désormais propriétaire et à la manœuvre, souhaite les faire revivre. Le projet a été confié à l’architecte Maxime d’Angeac, dont la curiosité et l'imagination sauront concilier Lalique et Wi-Fi. En 2024, à l’occasion des jeux Olympiques de Paris, les voitures remodelées par les meilleurs artisans français seront dévoilées et l’année suivante, quelques chanceux pourront effectuer le voyage à bord de l’un des dix-sept wagons datant des années 1920-1930, miraculeusement retrouvés à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie puis magnifiquement restaurés. La légende continue et il n’aura jamais été aussi tendance de prendre le train…

 

Arman (1928-2005), L’Heure de tous, prototype pour la gare Saint-Lazare à Paris, 1985, accumulation de réveils soudés, 97 x 45 x 30 cm. Pa
Arman (1928-2005), L’Heure de tous, prototype pour la gare Saint-Lazare à Paris, 1985, accumulation de réveils soudés, 97 45 30 cm. Paris, Drouot, 28 juin 2021. Kohn Marc-Arthur OVV. Adjugé : 71 500 



À voir
« Le Voyage en train », musée d’Arts de Nantes,
du 21 octobre 2022 au 5 février 2023,
www.museedartdenantes.fr 
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