Le temps sauvage : les pendules nègres

Le 05 décembre 2008, par Stéphanie Perris

À la bonne heure ! La pendule « au nègre » est l’un des best-sellers des arts décoratifs français. Focus sur un marché bien aiguillé.

20 250 € frais compris.
Pendule au nègre portant sur son dos un sac de grains, bronze ciselé et doré, cadran signé Jacquot à Paris, vers 1800-1820, 29 x 29 cm. Paris-Drouot, 20 juin 2007. Piasa SVV.

L’histoire
Le mythe du bon sauvage ? Nourrie de récits de voyage, l’Europe du siècle des Lumières rêve d’exotisme. Elle cède volontiers aux rêveries bucoliques d’un Jean-Jacques Rousseau. Sous l’impulsion du philosophe, le temps se met à l’heure de la sensibilité. On pleure les amours contrariées de Paul et Virginie, celles de la belle Atala. Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand et, avant eux, Daniel Defoe... la littérature fourmille de récits romanesques qui, en ce XVIIIe siècle libéré, exaltent l’image du bon sauvage et du paradis perdu. Les pendules au nègre produites à la fin du siècle sont la quintessence de ce courant préromantique. Ces objets de luxe sont destinés à une clientèle cultivée, qui connaît tout des aventures de nos héros. Une clientèle qui déjà s’évade, dans son salon, grâce aux papiers peints panoramiques contant les folles aventures du capitaine Cook ! Au succès littéraire du bon sauvage répond celui de ses noires interprétations décoratives. Et les artisans de tirer un parti esthétique du contraste des patines, sombre pour la peau des indigènes et dorée pour les accessoires. Un jeu qui n’apparaît guère avant la grande époque du Directoire et de l’Empire. Pour être précis, citons avec les auteurs du catalogue de l’exposition de Saint-Omer – première du genre en 1978 – quelques exemples datant du XVIIe siècle, dont des modèles allemands ou la fameuse horloge à carillon de Jean Kneefs, conservée au musée d’art et d’histoire de Bruxelles. Mais la plus belle pendule au nègre reste celle imaginée pour Marie-Antoinette, dès 1784, par les horlogers du roi Furet et Gaudron : la Négresse enrubannée. Un caprice royal qui coûta tout de même la bagatelle de 4 000 livres. On connaît quatre exemplaires de ce joli minois, dont l’un fait aujourd’hui les beaux jours d’un collectionneur (voir Gazette 2007 n° 39, page 5). Pour lire l’heure dans les yeux de la belle, celui-ci a tout de même dû débourser en novembre 2007 à Paris 809 979 € frais compris, à ce jour le record absolu pour une pendule au nègre.

22 800 € frais compris.Pendule au matelot, bronze doré et patiné, cadran signé Coquet à Paris, début du XIXe siècle, h. 38 cm. Vannes, 28 juin 2008. J
22 800 € frais compris.
Pendule au matelot, bronze doré et patiné, cadran signé Coquet à Paris, début du XIXe siècle, h. 38 cm. Vannes, 28 juin 2008. Jack-Philippe Ruellan SVV. M. Décoret.
27 676 € frais compris. Pendule représentant la Délivrance de Chactas par Atala, bronze ciselé, patiné et doré, cadran signé Degresilliers à Arras, ép
27 676 € frais compris.
Pendule représentant la Délivrance de Chactas par Atala, bronze ciselé, patiné et doré, cadran signé Degresilliers à Arras, époque Directoire. Paris-Drouot, 17 novembre 2006. Ferri SVV.

























La tendance
Aujourd’hui, le succès de nos pendules ne se dément pas, les plus beaux modèles se négociant toujours sur le marché international à des hauteurs astronomiques : comptez six chiffres ! Une tendance, donc, à la hausse depuis les belles heures des années 1980-1990. Signalons pour mémoire les 1 055 000 F obtenus par le modèle de L’Indien et l’Indienne enlacés signé Deverberie en avril 1990, à Paris (Mes Picard - Ader - Tajan) ou les 940 000 F prononcés à Nantes, en novembre 1989, sur une pendule représentant Robinson Crusoé et Vendredi (Mes Talandier - Couton). Sans oublier les 550 000 F obtenus sur La chasseresse au palanquin de la collection Roger Imbert le 23 juin 1995 à Paris (Audap, Godeau, Solanet et Velliet). Un engouement qui souscrit toutefois à un ensemble de règles... Certains thèmes ont en effet la préférence des amateurs, quelques variantes étant plus rares, l’état de conservation jouant évidemment, tout comme la finesse des ciselures, ô combien importante ! Vous l’aurez compris, le prix d’un modèle s’apprécie à l’aune de ces critères.

24 784 € frais compris. Pendule symbolisant l’Amérique, bronze ciselé, doré, cadran signé Deverberie, vers 1800, 48 x 35 cm. Paris-Drouot, 26 novembre
24 784 € frais compris. Pendule symbolisant l’Amérique, bronze ciselé, doré, cadran signé Deverberie, vers 1800, 48 x 35 cm. Paris-Drouot, 26 novembre 2007. Bailly-Pommery & Voutier associés SVV.
28 800 € frais compris. Pendule au nègre, bronze ciselé doré et patiné représentant Paul et Virginie portés par deux noirs, premier quart du XIXe sièc
28 800 € frais compris. Pendule au nègre, bronze ciselé doré et patiné représentant Paul et Virginie portés par deux noirs, premier quart du XIXe siècle, 47 x 30 cm. Paris-Drouot, 31 mai 2006, Gros & Delettrez. M. Lescop de Möy.





























Modèles et variantes
Le thème du bon sauvage se décline grosso modo en une trentaine de modèles et presque autant de variantes ! D’emblée, précisons que la confusion entre le Noir d’Afrique, l’Indien d’Amérique et les Noirs réduits en esclavage est monnaie courante. Il s’agit d’ailleurs bien souvent d’une image idéalisée du Noir, vue à travers le prisme de la littérature et de l’exotisme. Soit le nègre vivant dans un paradis non encore perverti par le conquérant blanc, image rousseauiste s’il en est. Ce postulat établi, on distinguera les sujets inspirés des romans à la mode, de Robinson Crusoé à Paul et Virginie. La littérature a en effet donné au genre quelques-uns de ses plus beaux sujets. Chaque thème est l’objet d’accommodements délicieux, dont les versions insolites sont évidemment recherchées des collectionneurs. Les deux héros de Bernardin de Saint-Pierre peuvent ainsi se tenir sur un palanquin porté par deux nègres plus ou moins athlétiques. L’histoire romanesque se poursuit généralement en petites saynètes sur la base de la pendule, à l’image du Naufrage de Saint-Géran, ou, dans une version plus rare, Virginie donnant à boire à Domingue, un exemplaire conservé dans la collection Duesberg. Inspirées du roman de Chateaubriand, les aventures de la jeune chrétienne Atala et du bel Indien donnent lieu à plusieurs mises en scène. Atala délivrant Chactas attaché au palmier est un classique ; les funérailles d’Atala décorent le socle. Plus rare en revanche, la pendule représentant la jeune chrétienne assise sur les genoux de Chactas. Autre catégorie : le nègre au travail. Un grand nombre de pendules déclinent le thème à la manière des petits métiers : portefaix, matelot, nègre poussant une brouette sont d’incontournables modèles. La nourrice africaine et le chasseur noir sont cependant
moins communs ; ce dernier, assis sur un bateau ou un char, incarne l’Amérique. C’est aussi une allégorie du négoce maritime. Pour nos belles chasseresses, est-il encore utile de préciser que la coiffe de plumes, le palmier et l’alligator distinguent l’Amérindienne, quand l’Africaine a généralement pour attributs la lionne et la tortue ? À noter également, la pendule au nègre fumeur, volontiers bedonnant. Ce fumeur de pipe vêtu d’un élégant costume serait Toussaint Louverture, esclave noir affranchi, qui, devenu homme d’État haïtien, adressa à Bonaparte la fameuse lettre du « premier des Noirs au premier des Blancs ».
 

20 400 € frais compris.Pendule au nègre poussant une brouette, bronze ciselé doré et patiné, premier quart du XIXe siècle, 35 x 39 cm. Paris-Drouot, 3
20 400 € frais compris.
Pendule au nègre poussant une brouette, bronze ciselé doré et patiné, premier quart du XIXe siècle, 35 x 39 cm. Paris-Drouot, 31 mai 2006, Gros & Delettrez. M. Lescop de Möy.
16 800 € frais compris.Pendule au nègre déversant un sac de café, bronze ciselé doré et patiné, cadran signé Gamont Pruvot à Lille,premier quart du XI
16 800 € frais compris.
Pendule au nègre déversant un sac de café, bronze ciselé doré et patiné, cadran signé Gamont Pruvot à Lille, premier quart du XIXe siècle, 29 x 28,5 cm. Paris-Drouot, 31 mai 2006, Gros & Delettrez. M. Lescop de Möy.
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