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Le tableau de chasse d’un français à Los Angeles

Publié le , par Carole Blumenfeld

En vingt-cinq ans de carrière au LACMA, le conservateur Jean-Patrice Marandel a fait rentrer 230 tableaux dans les collections du musée californien. Exercice de style inédit, il publie un petit livre sur le sujet.

Ce Concert (détail) de Valentin de Boulogne, exposé au Louvre jusqu’au 22 mai, fait... Le tableau de chasse d’un français à Los Angeles
Ce Concert (détail) de Valentin de Boulogne, exposé au Louvre jusqu’au 22 mai, fait partie des œuvres acquises par Jean-Patrice Marandel, donation de The Ahmanson Foundation (AC1998.58.1), 1998.
© Museum Associates/LACMA

 

L’abécédaire de Jean-Patrice Marandel se parcourt très vite tant sa lecture est plaisante. La curiosité pousse toutefois à s’interrompre pour passer quelques coups de fil afin de déceler le nom du «dealer known for making major discoveries» Hubert Duchemin , celui du marchand parisien qui a fait plusieurs dons au musée de Los Angeles  Étienne Bréton  ou encore celui du galeriste de la rue Auguste-Comte, à Lyon, où l’on trouve quelques pépites  Gilbert Molle. En revanche, nous avons des doutes sur l’identité du marchand anglais qui a enchéri contre le Los Angeles County Museum of Art en juin 2006, chez Christie’s Paris, pour le Portrait de Jean-Pierre Delahaye de David, afin, selon la lettre qu’il envoya ensuite à Marandel, de «ne pas laisser un musée l’avoir pour un prix aussi bas ». En vingt-cinq ans, Marandel a fait entrer 230 tableaux dans le département d’art européen, donations et acquisitions. Certaines sont le fruit de hasards bienheureux, d’autres des entreprises de longue haleine. Ainsi, depuis le début des années 1970, Marandel avait accepté de conseiller gracieusement Andrew Ciechanowiecki, longtemps directeur de la Heim Gallery à Londres, à condition que sa collection d’esquisses françaises ne soit pas dispersée ou, si elle devait l’être, d’avoir la primeur du choix des meilleures pièces pour le musée où il travaillerait alors. Trois décennies plus tard, en 2002, le LACMA en acheta donc trente-sept, soit le plus grand ensemble jamais entré dans une institution. L’ancien élève d’André Chastel, qui partageait les bancs de l’Institut d’art avec Guy Wildenstein, a fait toute sa carrière aux États-Unis après avoir obtenu la bourse Focillon à 23 ans, passant tour à tour par les musées de Providence, Chicago, Houston, Detroit et Los Angeles.
Un métier et ses petits plaisirs
Cette personnalité atypique est dotée d’un sacré sens de l’humour. Lorsque le directeur de l’un de ces établissements prestigieux insista pour présenter un objet devant le comité des trustees avec une provenance, quitte à en inventer une  le tableau venait des puces de Saint-Ouen , Marandel déclara qu’il venait de chez la «comtesse d’Épusses», ce à quoi l’un des soutiens de musée répondit avec un accent très emprunté : «Oh ! C’est ma meilleure amie à Paris !» Aucun conservateur n’a jamais abordé la question si délicate des acquisitions, même si Michel Laclotte s’y attarde à plusieurs reprises dans ses Histoires de musées (2003). Le petit ouvrage de Marandel regorge d’anecdotes personnelles, comme une description romanesque des derniers lustres de l’hôtel Groult rue du Bac, aujourd’hui propriété d’un très grand collectionneur français d’art contemporain et d’arts décoratifs du XVIIIe siècle… Mais c’est bien un métier rarement décrit dans le milieu universitaire qui apparaît en filigrane, d’autant que seules la passion, l’audace et la soif de connaître les autres permettent de créer des liens très forts avec les marchands, les donateurs et les propriétaires susceptibles de céder un jour une de leurs œuvres. Marandel raconte aussi plusieurs visites cocasses auprès de collectionneurs dont les tableaux ont rejoint les cimaises du LACMA. Cette façon de leur faire savoir combien les œuvres sont chéries au musée est parfois à l’origine de surprises inattendues. Ainsi, Hannah Carter, donatrice de onze tableaux nordiques, débarque un jour dans son bureau avec une Nature morte avec des fromages, des artichauts et des cerises de Clara Peeters, en déclarant : «Onze n’est pas un chiffre. Vous devriez avoir ce tableau en plus. Cela ferait une jolie douzaine !» L’idée originale trouvée par Jean-Patrice Marandel pour la remercier mérite à elle seule de se plonger dans l’Abecedario

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