Le surréalisme au cœur

Le 11 octobre 2018, par Philippe Dufour

La dispersion imminente de deux collections, où se côtoient Yves Tanguy, Toyen, Joan Miró ou encore Hans Bellmer, va bientôt faire revivre la frénésie créative du surréalisme. Et rappeler les liens affectifs qui unissaient ses enfants terribles.

Marie Cerminová, dite Toyen (1902-1980), La Gelée blanche, 1958, huile sur toile, 46 x 38 cm. 
Estimation : 40 000/60 000 €

Dans la galaxie surréaliste, au gré des adoubements et des excommunications, s’est formé un large cercle de peintres, de photographes, de poètes et de cinéastes. Jehan Mayoux et Gérard Legrand ont fait partie du cénacle mouvant ; les deux cents pièces qui nous occupent aujourd’hui proviennent de ces deux noms du mouvement iconoclaste, et surtout de leurs épouses respectives, Marie-Louise et Clarisse. Des ensembles qu’aujourd’hui leurs descendants, d’un commun accord, ont décidé de vendre dans la même vacation. Loin d’être le résultat d’acquisitions réfléchies, effectuées par un collectionneur avisé, ces œuvres pour la plupart inédites, offertes par des artistes devenus de véritables proches, ont vécu de l’intérieur cette aventure poétique et humaine.
 

Joan Miró (1893-1983), Composition, 1956, aquarelle, encre de Chine, crayon de cire et mine de plomb sur papier, dédicace «A Benjamin Péret, très amic
Joan Miró (1893-1983), Composition, 1956, aquarelle, encre de Chine, crayon de cire et mine de plomb sur papier, dédicace «A Benjamin Péret, très amicalement, Miro, 1956», 20 x 13 cm.
Estimation : 20 000/25 000 €


Des amis très chers nommés Tanguy et Toyen
Deux pièces phares proviennent du couple Mayoux. Lui, Jehan (1904-1975), est né dans un village de Charente ; il sera d’abord instituteur, puis professeur et enfin inspecteur du primaire. Au fil de ses engagements politiques, libertaires et pacifistes, il s’affirme comme un poète irréductible, qui finit par envoyer un texte à André Breton un beau matin de février 1933. Le grand imprécateur s’empresse de le publier dans le n° 5 du Surréalisme au service de la révolution, et adopte illico son auteur dans le petit cercle des élus. C’est là que le nouveau venu va rencontrer Yves Tanguy. Liés par une amitié indéfectible, ils collaboreront à des projets communs ; comme à un recueil de poésies au titre évocateur, Ma tête à couper, édité en 1939 et orné en frontispice d’une eau-forte du peintre oniriste. Ce dernier a offert à Marie-Louise Mayoux une huile sur panneau dédicacée, La Couche sensible, datée de 1933, qui recourt à une somptueuse palette de gris et de roses (voir en couverture de la Gazette n° 32, page 8). Cette scène, peuplée des êtres-objets aux formes molles chers à Tanguy constituera sans aucun doute le clou de la vacation, avec une estimation de 120 000/180 000 €. L’œuvre est fort bien répertoriée : on a pu la voir dans plusieurs manifestations importantes, comme la grande rétrospective du Centre Pompidou en 1982, et l’année suivante au Solomon R. Guggenheim Museum de New York. Second présent du chantre des paysages embryonnaires, une Composition surréaliste, encre sur papier de 1936 signée, datée et dédicacée «A M.L. et J. Mayoux leur ami, Yves Tanguy», devrait atteindre 10 000 à 15 000 €. Une autre femme jouera également les muses lors de la dispersion du vendredi 9 novembre : Clarisse Legrand. Elle a été la première épouse de Gérard Legrand (1927-1999), autre grande figure du surréalisme. Ce dernier s’est engagé dans ce courant subversif à 21 ans ; poète, essayiste, plus tard critique de cinéma, il aura été un zélé collaborateur de Breton. Ainsi, il compose en 1960 Poésie et autre, une anthologie de référence de quelques-uns des textes majeurs du maître, et, dix ans après sa disparition, publie un essai incontournable, André Breton en son temps. Sa compagne Clarisse est aussi très proche des femmes artistes surréalistes. En tête desquelles Toyen, qui va lui offrir La Gelée blanche, une huile sur toile peinte en 1958. Derrière le pseudonyme formé sur une partie du mot «citoyen», en hommage à la Révolution française, se cache la Tchécoslovaque Marie Cerminová. Caractéristique de sa veine la plus abstraite, développée dans les années 1950, ce paysage aux silhouettes «chargées d’implications tour à tour sentimentales et érotiques», comme l’écrivait Gérard Legrand, est estimé 40 000/60 000 €. De María de los Remedios Varo y Uranga, dite Remedios Varo, l’épouse du poète possédait aussi L’Âge des ténèbres un tableau daté de 1942 (30 000/40 000 €) ; il avait auparavant appartenu à Benjamin Péret, monstre sacré du surréalisme et mari de l’artiste d’origine espagnole. Deux pièces d’importance sont justement dédiées à Péret. La première, une aquarelle sur encre de Chine, crayon de cire et mine de plomb, rappelle la proximité d’un des plus illustres créateurs du XXe siècle, Joan Miró, avec le groupe parisien. Elle s’intitule Composition et a été exécutée en 1956 ; dédicacée «A Benjamin Péret, très amicalement, Miro, 1956», il s’agit du projet pour la lithographie de l’Anthologie de l’amour sublime élaborée par l’écrivain, éditée chez Albin Michel. Aujourd’hui, cette figure dansante et euphorique pourrait bien atteindre 20 000/25 000 €. Quant au second autographe à «Benjamin Péret avec amitié», il concerne une très rare édition originale de Die Puppe, le premier ouvrage sulfureux de Hans Bellmer, publié seulement à quelques dizaines d’exemplaires et à compte d’auteur. L’ouvrage, imprimé à Karlsruhe par Thomas Eckstein, sort en 1934 ; cet in-12 contient dix tirages argentiques originaux montés sur papier cartonné jaune, avec pagination imprimée au verso, texte imprimé sur papier rose. Bellmer y présente sous toutes les coutures la fameuse fille articulée, capable de «rephysiologiser les vertiges de la passion»  en fait, une poupée en étoupe durcie à la colle, abritant un panorama visible par le trou du nombril. Le recueil est attendu entre 12 000 et 18 000 €.

Manifestation surréaliste, La Louvière, 1935, in-8° agrafé. Exemplaire de Benjamin Péret portant la dédicace : «à Benjamin Péret et vivent les boîtes
Manifestation surréaliste, La Louvière, 1935, in-8° agrafé. Exemplaire de Benjamin Péret portant la dédicace : «à Benjamin Péret et vivent les boîtes à sardines idem», signé par une majorité de surréalistes belges, dont Magritte, Paul Nougé, André Souris, Jean Scutenaire, Paul Colinet… 
Estimation : 800/1 000 €


Un fonds surréaliste d’importance
Côté Clarisse Legrand, les arts plastiques ne sont pas les seuls à être au rendez-vous. On découvre dans cet ensemble multiple quelques documents manuscrits et imprimés de première importance. Tels des «cadavres exquis» de différentes époques, traces des jeux littéraires auxquels s’adonnaient les surréalistes, avec des formules d’André Breton, Meret Oppenheim, Nora Mitrani, Toyen ou encore Gérard Legrand, soit dix pages in-4° et cinq pages in-8° à feuilleter pour 2 000 à 3 000 €. Mais il y a aussi la photographie originale d’époque, tirée sur carte postale, représentant André Breton, Paul Éluard, Tristan Tzara et Benjamin Péret. Exceptionnellement signée des quatre surréalistes, elle est estimée entre 1 000 et 1 500 €. Concernant Péret justement, se retrouvent ici beaucoup de textes de sa main et d’ouvrages dédicacés (voir encadré page 19). Le témoignage le plus séduisant s’avère être le dessin original de Roberto Matta, signé et tracé sur le feuillet constituant le catalogue de l’exposition de l’artiste à la galerie Julien Levy à New York, en 1940. De facture érotique, cette figure originale aux crayons noir et de couleur, porte la dédicace à Benjamin Péret  qualifié de «cher vieux» , tandis qu’en bas de la page, Matta donne le bonjour à «Remedios Varo», alors épouse de l’écrivain (1 200/1 500 €).

 

3 questions à
Dominique Rabourdin

critique, spécialiste du surréalisme, membre de l’association des amis de benjamin péret

Quel rôle a joué le poète Benjamin Péret dans le mouvement surréaliste ?
«Qu’est-ce que le surréalisme ?», demande Breton en 1934. «C’est la beauté de Benjamin Péret écoutant prononcer les mots de famille, de religion et de patrie.» Tout est dit. Benjamin Péret, grand et même très grand poète, est l’un des plus anciens compagnons d’André Breton et, tout au long de l’aventure surréaliste – “toute une vie” –, le plus fidèle et le plus aimé de ses amis. L’auteur de Je ne mange pas de ce pain-là, du Déshonneur des poètes, et de Mort aux vaches et au champ d’honneur, épris de liberté, éternel révolté, ne sépara jamais poésie et révolution. Poète, c’est-à-dire révolutionnaire, affirmait-il. 

Quels étaient les peintres dont Péret était le plus proche ?
On peut en retenir quatre : Joan Miró, dont Péret préface la première exposition en 1925 à la galerie Pierre de Paris, a illustré plusieurs de ses livres, dont son Anthologie de l’amour sublime ; Max Ernst, qui réalise sa première gravure, en 1922, pour Au 125 du boulevard Saint-Germain de Péret ; Yves Tanguy, à qui Péret a confié pour premier livre l’un de ses plus beaux recueils, Dormir dormir dans les pierres, et enfin Toyen, «L’amie incorrigible, toujours parfaite».

Pourquoi autant de documents concernant Benjamin Péret dans les archives de Clarisse Legrand ?
Elle fut la première épouse du poète Gérard Legrand, ami et collaborateur d’André Breton pour L’Art magique, particulièrement lié à Toyen et à Péret. Les livres, manuscrits, correspondances et tableaux offerts par ses amis surréalistes resteront en grande partie chez Clarisse après leur séparation. Elle conservera ainsi les papiers et les archives que Péret leur avait confiés.
vendredi 09 novembre 2018 - 14:00 - Live
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