Le street art a la cote

Le 13 septembre 2018, par Annick Colonna-Césari

Dans ce marché encore émergent mais en plein essor, la capitale française conforte sa position de leader international. Tour d’horizon.

Banksy (né en 1975), Drill Rat, 2002, acrylique et pochoir sur plâtre, 63 x 45 x 6,5 cm. Adjugé : 188 500 €. Paris, Drouot-Richelieu, 8 juin 2018. Digard Auction OVV.

À Paris, le petit monde de l’art urbain est en effervescence. District 13 Art Fair, foire dédiée au mouvement, lance sa première édition en septembre, et pas n’importe où : au cœur de l’Hôtel Drouot. Elle vient renforcer la position de l’Hexagone dans le domaine, en continuité d’Urban Art Fair, dont la troisième session s’est tenue en avril dernier et qui, en octobre prochain durant la FIAC (Foire internationale d’art contemporain), ouvrira un salon de format nouveau, UAF Solo Shows, dans lequel, contrairement aux foires habituelles, chaque galerie consacrera son stand à un unique artiste. Au même moment, Artcurial organisera sa troisième vente spécialisée de l’année, que suivra une quatrième en novembre ; et 2018 s’achèvera sous le marteau de Digard Auction. Un agenda bien chargé, donc.
De la rue au marché
L’histoire du mouvement a débuté dans la décennie 1970, lorsque des graffeurs se sont emparés de la rue à New York. Puis la pratique du graffiti, exportée de Londres à Berlin ou Paris, s’est élargie au street art, résolument figuratif. Pour autant, la reconnaissance de cette activité sauvage date seulement d’une dizaine d’années. «Quelques manifestations au rayonnement international ont contribué à sa légitimation», rappellent Nicolas Chenus et Samantha Longhi, directeurs de la galerie Open Space. Telles les expositions «Street Art», montée en 2008 à la Tate Modern de Londres, et «TAG», qui s’est tenue en 2009 au Grand Palais, à Paris. Se sont ensuite développées les commandes de murs peints, avec la bénédiction des pouvoirs publics. Ce qu’illustre l’exemple du 13e arrondissement parisien, où une cinquantaine de fresques monumentales ont vu le jour, sous l’impulsion de Mehdi Ben Cheikh, directeur artistique de District 13 et fondateur de la galerie Itinerrance. Et des musées ont commencé à voir le jour, comme à Berlin en septembre 2017 ; à Paris, en mai 2019, sera inauguré Fluctuart, «premier centre d’art urbain flottant au monde». Il s’amarrera au pied des Invalides, face au Grand Palais… De leur côté, les street artistes, d’abord réfractaires à toute idée de commercialisation, ont progressivement intégré le système. «Les murs leur apportent une visibilité, leur travail en atelier les fait vivre», résume Mehdi Ben Cheikh. L’avènement d’Internet a décuplé leur notoriété. «Alors qu’un graffeur composait sa petite image, éventuellement publiée dans un fanzine, aujourd’hui, il la poste sur Instagram ou Facebook», décrit le collectionneur Nicolas Laugero Lasserre, à l’initiative de Fluctuart et directeur de l’école Icart. Ainsi, analyse Marielle Digard, «les réseaux sociaux se sont transformés en outil de promotion»… Une rue 2.0. Et le mouvement s’est popularisé : «Le grand public ignore toujours ce qu’est l’art minimal ou vidéo, affirme la galeriste Magda Danysz, mais 90 % de la planète connaît le street art.»… De cette façon ont émergé des chefs de file. Selon Artprice, parmi les dix artistes contemporains le plus vendus sur le marché des enchères entre le 1er juillet 2017 et le 30 juin 2018, quatre parmi les cinq premières places sont issus du street art. En numéro 1, arrive l’Américain Shepard Fairey, alias Obey, auteur du poster viral Hope de Barack Obama. Durant la période ont été dispersées 675 de ses œuvres. En numéro 2 figure le mystérieux Britannique Banksy, aux interventions spectaculaires, de Gaza à la jungle de Calais (478 lots). La quatrième place est occupée par l’historique Keith Haring, disparu prématurément en 1990 (419 lots), et en numéro 5 figure le New-Yorkais Kaws (363 lots). Même si le montant de leurs adjudications est loin d’égaler celui de l’art contemporain (Keith Haring excepté), leur cote a grimpé  jusqu’au million d’euros pour les têtes d’affiche. Les revenus générés ces douze derniers mois ont ainsi atteint 8,5 M€ pour la star Banksy, désormais devancée par Kaws, dont les œuvres ont rapporté 13,2 M€. En mars 2018, une peinture acrylique signée par ce dernier, Keep Moving, a même dépassé le million d’euros (909 000 £) sous le marteau de Phillips, à Londres. Mais il faudrait également citer les Français JR, connu pour ses photos XXL à connotation sociale, Invader, dont les mosaïques se déploient à travers le monde, ou encore les talentueux jumeaux brésiliens Gustavo et Otávio Pandolfo Os Gêmeos… Dans leur sillage se sont révélés des centaines d’autres artistes, ajoutant à l’ébullition créative.


 

Kaws (né en 1974), Keep Moving, 2012, acrylique sur toile en deux parties, 198 x 72,5 et 189 x 79 cm. Adjugé : 909 000 £. Londres, 9 mars 2018. Philli
Kaws (né en 1974), Keep Moving, 2012, acrylique sur toile en deux parties, 198 x 72,5 et 189 x 79 cm. Adjugé : 909 000 £. Londres, 9 mars 2018. Phillips.


Paris, capitale du street art
Dans ce marché international, la place parisienne se distingue. Selon les professionnels, c’est la capitale mondiale du street art. Sans aucun doute, l’art urbain est devenu l’un de ses points forts, au même titre que la bande dessinée ou les arts premiers. C’est Artcurial qui a impulsé la dynamique, sous la houlette d’Arnaud Oliveux. «On a vendu les premières œuvres en 2006, se souvient-il. Face au succès, un département a été créé en 2008, suivi de la première vente spécialisée.» Depuis, la société s’est érigée en leader hexagonal du secteur. D’autres ont exploré cette voie, à commencer par Marielle Digard, qui organise pour sa part deux vacations dans l’année et enregistre régulièrement de bons résultats, à l’instar de Drill Rat, une peinture à l’aérosol de Banksy, partie à 188 500 € en juin 2018. Au total en 2017, une dizaine de ventes dédiées ont été organisées, «une caractéristique parisienne, remarque Arnaud Oliveux, car elles sont rares sur les places étrangères». Simultanément, les galeries ont surfé sur la vague. Une soixantaine, dont un noyau dur d’une quinzaine, proposent en effet du street art. Malgré l’indéniable engouement, l’art urbain reste une niche. «Quand une vente d’une centaine de tableaux produit un million d’euros, on est contents», reconnaît Marielle Digard. Toutefois, l’avenir se présente sous les meilleurs auspices. Parce que le «street art est un courant majeur du XXIe siècle», estime Yannick Boesso, fondateur d’Urban Art Fair. Un avis partagé par Mehdi Ben Cheikh : «L’impressionnisme est né à Paris, l’expressionnisme abstrait à New York. Le street art, lui, se pratique sur tous les continents». Moins élitiste que l’art contemporain, il offre une pluralité d’esthétiques et de techniques. Et ses prix demeurent plus abordables : «La majorité des œuvres se négocie entre 2 000 et 15 000 €, constate Marielle Digard, ce qui les rend accessibles à un large éventail de collectionneurs». Les plus avertis se tournent vers les figures historiques, moins réputées, comme Dondi White ou Rammellzee, pionniers du graffiti américain. La récente performance du Canadien Richard Hambleton s’inscrit dans cette veine. Ce proche de Basquiat et de Keith Haring, décédé en 2017, avait été oublié. En juin dernier, l’un de ses acryliques, As the world burns, s’est envolé à 450 000 €, soit quatre fois son estimation. «Il est significatif que ce record mondial ait été décroché à Paris», se réjouit Arnaud Oliveux. Mais ce dernier note également une tendance à la «concentration». En effet, nombre d’acheteurs se focalisent de plus en plus sur les noms iconiques. Souvent collectionneurs d’art contemporain, ils en apportent les codes spéculatifs, préférant miser sur les locomotives. Le marché reste le marché, même venant de la rue.


 

Conor Harrington (né en 1980), Étreinte et lutte, mars 2017.
Conor Harrington (né en 1980), Étreinte et lutte, mars 2017. Street Art 13 Project - Paris FR
Le chiffre 6 M€
Tel est, selon le dernier rapport
du Conseil des ventes, le produit
(frais compris) du secteur street art
enregistré en 2017 en France
lors d’enchères spécialisées.
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