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Le Sphinx veille sur la mémoire d’Ousmane Sow

Le 31 mai 2018, par Stéphanie Pioda

La maison d’Ousmane Sow a été inaugurée à Dakar le 5 mai dernier. ce lieu de mémoire est une maison-sculpture conçue par l’artiste qui ne pouvait imaginer plus bel écrin pour ses œuvres.

Le Sphinx veille sur la mémoire d’Ousmane Sow
Bronze du Guerrier masaï debout, qui vient d’être acquis pas l’État du Maroc pour être exposé devant le musée de Rabat.
© Béatrice Soulé / Roger Violet / ADAGP


C’est dans l’ancien quartier de pêcheurs du Virage à Yoff, au nord-ouest de la capitale, qu’est nichée la maison d’Ousmane Sow, non loin des plages bordant l’océan. L’entrée, de couleur ocre jaune, est barrée sur le côté d’un nom qui intrigue : «Le Sphinx». Le sculpteur africain avait baptisé ainsi son antre à un moment où il imaginait réaliser une série sur les Égyptiens. L’architecture garde en mémoire ce projet qui n’a jamais vu le jour, figurant symboliquement la tête, les pattes et le dos de l’animal mythique veillant depuis des millénaires sur le plateau de Gizeh. Ousmane Sow rêvait d’un musée à Dakar, lui qui «a toujours revendiqué son pays», souligne sa compagne Béatrice Soulé, «et opté à l’indépendance, pour la nationalité sénégalaise et non française, ni même la double nationalité». S’il bénéficie d’une reconnaissance importante en France depuis l’exposition du pont des Arts en 1999 et son élection à l’Académie des beaux-arts en 2013, Ousmane Sow est resté enraciné dans cette Afrique qui l’a forgé et qu’il n’a plus quittée depuis son retour de Paris en 1965, après ses études de kinésithérapeute. Ce sont ses enfants qui ont décidé de transformer cette demeure en lieu de mémoire, comme le confie Ndèye Sow à l’AFP : «Très vite après sa disparition, mon frère et moi avons décidé que la maison allait abriter les œuvres. Il y avait une notion de continuité. C’est une maison qu’il a bâtie de ses mains, qu’il a pensée, décorée.» Il n’y avait en effet pas meilleur écrin pour ses œuvres que cette maison-sculpture qu’il a conçue et édifiée entre 1991 et 1999. S’il en a façonné une maquette sommaire et quelque peu bancale, il l’avait en tête et savait précisément comment avancer, tout comme lorsqu’il s’attaquait à ses sculptures, sans ébauche. «C’est une initiative importante pour le Sénégal qui dispose de très peu de maisons d’artistes telle que celle-ci», souligne Marc Monsallier, directeur de l’Institut français de Saint-Louis. Le ministre de la
Culture sénégalais a d’ailleurs annoncé que la maison serait inscrite au patrimoine national.

 

Ousmane Sow dans la cour-atelier de sa maison à Dakar.
Ousmane Sow dans la cour-atelier de sa maison à Dakar. © Béatrice Soulé / Roger Violet / ADAGP

S’ancrer dans la terre africaine
Ce projet de maison-musée, recouverte de sa fameuse «matière», est un prolongement de ses sculptures, tout comme les carreaux colorés en forme de damier, façonnés à même le sol. Son assistant est désormais le gardien de ce savoir-faire, si important pour les restaurations à venir. La nature même de cette matière lui importait peu : point de recette arrêtée, car il aimait tester et surtout ne pas s’enfermer dans un protocole. «Il avait toujours une base qui était une espèce de liquide dont lui-même ne savait peut-être pas exactement de quoi il était constitué, et qui se régénérait un peu comme de la mère de vinaigre, se souvient Béatrice Soulé. À cette base, je l’ai vu mélanger tout et n’importe quoi, il pouvait mettre du gasoil, de la peinture, des pigments, de la terre, et à l’intérieur d’un Nouba, je l’ai vu sortir des bas nylons et des chiffons… » Dans cet édifice labyrinthique  où le décorateur Yves Bernard a apporté sa touche en jouant sur les couleurs pour la scénographie , on s’abandonne à une visite aléatoire où les œuvres dialoguent systématiquement avec des photographies au mur, rappelant qu’Ousmane Sow travaillait toujours en série et qu’ici, seul l’ensemble des Peuhls a été préservé  l’artiste était lui-même Peuhl. Ils sont réunis dans la salle de méditation, à l’étage, simulant une place de village avec une scène de tressage, une rencontre familiale, le jeu amoureux, un adolescent et un bélier. La nudité de certains de ses lutteurs avait pu choquer à l’époque, dans ce pays musulman : un point de vue qu’Ousmane Sow ne pouvait comprendre ni même concevoir. Ce qui l’intéressait était la dimension universelle de ses lutteurs, les premières œuvres qui lui ont apporté le succès lors de l’exposition au Centre culturel français de Dakar, en 1987. Puis suivront les Masaïs, les Zoulous, autant de peuples qu’il n’aura jamais eu besoin de rencontrer : «Je n’ai jamais eu besoin de voyager pour rencontrer les ethnies que je sculpte, parce que je les porte en moi avant de les réaliser», explique-t-il dans le film qu’a tourné la veuve de l’artiste. Et ce sera la même chose pour les Indiens de la bataille de Little Bighorn, la plus importante victoire des Indiens  souvent passée sous silence  et qui vit la défaite des troupes du général Custer en 1876.

 

La maison d’Ousmane Sow, reprenant de façon symbolique le profil du Sphinx.
La maison d’Ousmane Sow, reprenant de façon symbolique le profil du Sphinx. © Béatrice Soulé / Roger Violet / ADAGP


Leurs coutumes se rapprochent sensiblement de celles des ethnies africaines en ce sens qu’ils «ont un souci de leur corps, un goût du maquillage et une vénération de leurs sorciers», expliquait l’artiste. Cette série traduit également son désir de montrer des hommes vaillants qui se battent pour leur liberté et refusent l’oppression. Elle sera présentée dans le musée des Civilisations noires qui ouvrira ses portes fin 2018, juste en face de l’embarcadère pour l’île de Gorée. À l’étage, se trouve la salle des grands hommes : Victor Hugo, Nelson Mandela, le général de Gaulle, tous mesurant près de deux mètres de haut, reflet de sa fascination pour les «géants». Sur le toit, une sculpture est laissée inachevée, sans tête, et son atelier est resté en l’état, attendant le retour du maître dont l’obsession de ses dernières années évoque, selon Béatrice Soulé, une utopie : la réalisation d’un film avec ses sculptures animées. «Ça le hantait au point d’avoir tout quitté pour reprendre ses films d’animation», relate-t-elle, un chapitre qu’il avait ouvert lorsqu’il transformait son cabinet de kinésithérapeute en atelier, avec les premiers essais autour de l’Empereur fou, qui est toujours là et qui attend lui aussi. «Il voulait faire les décors, le scénario, les animer, filmer lui-même… Il prenait même des cours de montage à la fin de sa vie.» Sa chambre nous rapproche au plus près de l’homme, avec ses livres, ses décorations, des archives, son épée d’académicien dont le pommeau représente un petit Nouba faisant un saut dans l’inconnu, souvenir du moment précis où il a décidé de ne se consacrer qu’à la sculpture, à plus de 50 ans. Les salles portent, selon le désir de l’artiste, les noms de son père Moctar Sow et de ses amis, Mustapha Dimé, Boris Dolto, Julien Jouga, Souleymane Keita, Ndary Lo, Iba Mbaye et Gérard Senac.  Et que dire de la cour, où il travaillait les grandes sculptures, qu’il laissait en extérieur par tous les temps. «Rien ne rendait Ousmane plus heureux que le vieillissement de l’œuvre, voir la nature, les embruns, la pluie participer à son évolution. Il aimait garder les fissures. Lorsqu’en 1999, ses œuvres furent installées sur le pont des Arts, il me demandait régulièrement de Dakar si elles se salissaient ; il avait hâte que l’œuvre se patine d’elle-même, que le temps joue aussi en leur faveur.» Certaines pièces ont été restaurées à cette occasion, avec des discussions croisées entre l’assistant du sculpteur, Béatrice Soulé et les deux restauratrices avec lesquelles Ousmane travaillait depuis de nombreuses années, et en qui il avait une confiance absolue. Dans ces projections, il était important de respecter ce désir qu’avait l’artiste de jouer avec les facéties et les «dégradations» souhaitées et attendues. Maintenant à l’abri, elles attendent les visiteurs.

À voir
Maison Ousmane Sow, quartier de Yoff, Dakar.
www.ousmanesow.com

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