Le saut d’Abou Dhabi à l’Arabie Saoudite

Le 19 avril 2018, par Vincent Noce
 

La signature d’un accord pour le développement d’une offre culturelle et touristique de prestige dans la province saoudienne d’Al-Ula, au riche patrimoine naturel et archéologique, compose un geste inédit. L’accord, qui abondera un fonds pour les monuments et musées français, porte la marque de l’ambition d’une monarchie qui veut tout faire en plus grand. Elle en a les moyens. Négocié par Gérard Mestrallet, le programme prend pour point de départ la mise en valeur des sites pré-islamiques et d’un musée de civilisation qui serait plus vaste que le Louvre Abou Dhabi. Mobilisant le Louvre, Guimet, le CNRS, l’Inrap, l’université etc., il doit se traduire par un projet d’application d’ici la fin de l’année. Le montant de l’investissement, qui se chiffrerait en dizaines de milliards d’euros, ainsi que le choix des principaux acteurs flottent encore en pointillé au-dessus des sable du Néguev, non loin de la «Côte d’Azur sur la mer Rouge» que Jean Nouvel est appelé à dessiner. Par incompréhension, à moins que ce ne soit par méfiance, les médias n’y ont guère prêté attention. L’événement est même passé inaperçu de la presse américaine et britannique. La communication, il est vrai, en a été particulièrement anarchique, les «communicants» se bousculant pour occuper le terrain et la ministre de la Culture ayant annoncé dans son coin quelques accords partiels de peu d’importance. Des chroniqueurs en ont déduit que le prince avait ramené sa visite à un «séjour touristique et culturel», faute de signer de gros contrats en raison des différences d’approche envers l’Iran.

En entrouvrant la porte de la modernité, le prince saoudien prend un sacré pari, et c’est dans ce mouvement que s’inscrit le président français. 

Il est toujours légitime de s’interroger sur la valeur marchande se reportant ainsi sur le patrimoine ou sur les effets à éviter d’un tourisme de masse, qui se mesurent tous les jours à Venise ou au Taj Mahal. Mais le fait est que la France a été choisie pour faciliter l’ouverture d’un des royaumes les plus rigides au monde. L’accord va très loin puisque, tout en confiant les schémas directeurs d’infrastructures et d’urbanisme à l’expertise française, il lui confie le soin de concevoir un cadre législatif dérogatoire, permettant à la province son «insertion dans les échanges internationaux, en particulier dans les domaines de la culture et du tourisme». Autrement dit, la liberté de recherche, mais aussi des cinémas, salles de spectacles, piscines ou bars, accessibles aux hommes et aux femmes, toutes fantaisies aujourd’hui proscrites, et ce près d’une nouvelle mégalopole baptisée Neom, qui va attirer la jeunesse d’un pays dont deux habitants sur trois ont moins de 30 ans. En entrouvrant la porte de la modernité, le prince prend un sacré pari, et c’est dans ce mouvement que s’inscrit Emmanuel Macron. La culture en est le levier. C’est le lendemain de sa venue à l’inauguration du Louvre Abou Dhabi que le prince héritier a sollicité le président français. L’accord apparaît donc comme le premier fruit porté par le succès de ce musée et son inscription dans la péninsule, grâce à Jean Nouvel, Jean-Luc Martinez et Jean-François Charnier, dix ans après la négociation menée pour le Louvre par Vincent Pomarède et Didier Selles  lequel s’est retrouvé mobilisé pour la conclusion de cet accord sur Al-Ula. On peut du reste se demander pourquoi la France a tant tardé pour transformer l’essai et valoriser son expertise... Il lui reste à démontrer qu’elle peut proposer, comme elle l’a entrepris aux Émirats, une lecture ouverte de l’histoire des civilisations, fidèle à ses valeurs universelles.

Les propos publiés dans cette page n’engagent que leur auteur.

Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne