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Le Salvator mundi ? Visible uniquement en salle !

Publié le , par Carole Blumenfeld

Suspens non mais émotions garanties : le documentaire The Lost Leonardo qui vient de sortir en salle reprend le fil de l’histoire du Salvator Mundi en mettant en scène une galerie de personnages hauts en couleurs.

 Le Salvator mundi ? Visible uniquement en salle !
Le Salvator Mundi, reconnu par l’étude du Louvre et du C2RMF comme une œuvre de Léonard de Vinci, abrasée et en partie repeinte au fil des siècles.
© Christie’s

Les connaisseurs ne découvriront rien de nouveau, mais ce documentaire fort bien construit est divertissant à souhait. Il a surtout l’avantage d’être beaucoup plus proche de la réalité que celui diffusé au printemps dernier par France 5, Salvator Mundi, la stupéfiante affaire du dernier Vinci, qui défendait une thèse précise, cherchant à prouver que l’œuvre n’était pas autographe. Un spécialiste inconnu au bataillon y proposait de l’attribuer à Luini sans même l’once d’une preuve. Le milieu s’en était ému, d’autant plus que le réalisateur était passé à côté de l’existence – tenue secrète – et du contenu de l’étude scientifique de Vincent Delieuvin, préfacée par Jean-Luc Martinez, qui, tout en reconnaissant d’importants problèmes de conservation, était favorable à l’attribution (voir Gazette 2021 n°18 page 168). The Lost Leonardo, tourné avec d’importants moyens mais dont le sous-titrage laisse à désirer, nous emmène en revanche au plus près des coulisses de cette histoire hors du commun. La star de ce film, c’est Dianne Modestini, la restauratrice du Salvator Mundi, absente du premier documentaire et qui apparaît ici tour à tour dans son atelier new-yorkais, sa chambre, sa salle de bains, mais aussi dans sa maison italienne ou encore à Paris… Elle parle avec passion du tableau, et c’est sans doute tout l’intérêt du film. Rapportant ainsi, avec des mots simples, les différentes étapes de son cheminement personnel, elle évoque les impressions de son mari alors souffrant, Mario Modestini –  l’homme qui avait reconnu la Ginevra de Léonard –, son émerveillement en comprenant que l’artiste avait peint de la même façon que pour la Joconde la transition imperceptible au-dessus de la lèvre ou encore la façon dont l’œuvre la hante toujours. La spécialiste réfute aussi les rumeurs selon lesquelles elle aurait eu un intérêt à la vente –sans dévoiler le montant de sa «très généreuse» rétribution – et raconte le choc qu’elle a éprouvé en découvrant le post sur Instagram de Thomas Campbell après la vente de Christie’s : «450 million dollars ?! Hope the buyer understands conservation issues.» Dans ce film où le mot «cupidité» est répété à l’envi, surtout dans la deuxième partie dédiée à l’argent, le méchant, c’est Yves Bouvier, dont on ne connaissait pas les talents d’équilibriste, au sens propre. La scène où il monte sur un monocycle pour évoquer ce cirque international est une image qui vaut son pesant d’or. Les déclarations de Bouvier aussi, lorsqu’il explique qu’il était contre l’acquisition de ce tableau par son client russe : «Ce ne sera jamais un investissement», «si le prix était trop élevé, on passait pour un pigeon», « c’est comme une voiture qui avait eu un accident […]». Quelques minutes plus loin, le réalisateur prend soin de s’arrêter longuement sur le jeu de poker menteur du marchand avec son client. Yves Bouvier a acheté le tableau 83 M$ et l’a revendu quelques heures plus tard 127,5 M$. Il ponctue : «J’étais gentil car il était d’accord pour le payer 130 M$.» Difficile de pleurer sur son sort en le voyant déambuler dans ses coffres-forts du port franc de Genève. Il est fâcheux néanmoins de ne pas entendre Dmitri Rybolovlev. Le chercheur Stéphane Lacroix (Sciences Po) donne du relief à la dernière partie, intitulée « The Global game», en analysant les ambitions culturelles du propriétaire actuel du tableau, le prince saoudien Mohammed ben Salmane. Il est seulement dommage ici de ne pas avoir expliqué aux spectateurs pourquoi le Louvre ne pouvait pas exposer le Salvator Mundi aux côtés de la Joconde pendant la rétrospective Léonard de Vinci, comme «MBS» le souhaitait. Didier Rykner, trop vite coupé, aurait pu le faire. N’importe quel visiteur du Louvre le comprend, en visitant la salle des États, où des centaines de personnes jouent des coudes pour s’approcher du tableau le plus célèbre au monde.
 

à voir
The Lost Leonardo,
d’Andreas Koefoed, 100 minutes, 2021, actuellement en salles.
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