Le salon internationale du livre rare et des experts en objets d’art, pour se retrouver et s’évader…

Le 16 septembre 2021, par Christophe Dorny

Le 33e salon du livre rare associé aux experts en objets d’art entend aiguiser notre curiosité. Antidote bienvenu à la prolongation de la crise sanitaire.

Léon Spilliaert (1881-1946), Plaisirs d’hiver, Bruxelles, Édition de l’Art Décoratif C. Dangotte, Collection du Petit Artiste, [Imprimerie J.-E. Goossens], 1918 ; une des dix lithographies composant l’album, un des 100 exemplaires sur papier impérial du Japon, numérotés à la presse 1-100 et signés à l’encre par l’artiste. Pierre Coumans, Belgique.
Courtesy Librairie Pierre Coumans, Belgique

Pour la deuxième année consécutive, Covid-19 oblige, le Salon du livre rare ouvre ses portes en septembre. Nouveauté, il s’installe au Champ-de-Mars dans la structure éphémère du Grand Palais signée par l’architecte Jean-Michel Willmotte. Des libraires du monde entier exposeront pendant trois jours (du 24 au 26 septembre) le meilleur des témoignages écrits, imprimés ou iconographiques de l’histoire culturelle. Le salon, qui associe experts en objets d’art et galeristes d’estampes, investit le lieu avec deux cents participants.
Le marché s’est maintenu
Synchronisé avec le marché de l’art, celui du livre de collection a bien résisté aux conséquences de la crise sanitaire tout au long de l’année 2020. Les acteurs présents sur le Net – libraires, collectionneurs, maisons de ventes aux enchères – ont su profiter de l’envolée du «online». Fondateur de livre-rare-book, une plateforme de mise en relation (quatre cents libraires professionnels, plus de quatre millions de livres, de la bouquinerie aux livres anciens fort chers), Pascal Chartier le confirme : « Oui, il y a eu une augmentation des connexions pendant tout le temps du confinement, un nombre de commandes plus élevé et un chiffre d’affaires en 2020 plus important que l’année précédente », même si, précise-t-il, « certains libraires n’étaient pas du tout armés informatiquement pour affronter la situation ». À défaut de prédire l’avenir, le Salon fait évoluer ses outils numériques. Sur Instagram@amorlibrorum, un nouveau compte du Syndicat de la librairie ancienne et moderne, donne depuis quelque temps des e-rendez-vous tous les 3 de chaque mois à destination des bibliophiles, où trois livres ou documents sont présentés par chaque exposant. «Avec plus d’un million d’euros de chiffre d’affaires, l’opération est un succès», nous confie Hervé Valentin, président du Syndicat de la librairie ancienne et moderne. Autre initiative de l’année : un «e-Grand Palais éphémère » virtuel doublera le Salon pour tous ceux qui ne peuvent pas se rendre à Paris. Quand bien même un catalogue serait professionnellement documenté, le toucher, la vue, l’ouïe, bref, les échanges dans le monde réel, restent primordiaux. Dès lors, au détour des bibliothèques et des cimaises, chez son libraire préféré ou un relieur, cultivons notre curiosité à plaisir.

 

Le Salon soigne ses rencontres : BD et objets d’art
Invitée d’honneur du Salon, la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image d’Angoulême exposera quelques planches historiques de son fonds patrimonial d’Art Spiegelman, Harvey Kurtzman, Moebius et de bien d’autres. Y sont également prévues des rencontres et des séances de dédicaces avec Mathieu Sapin, Sandrine Martin, Adjim Danngar, Jérôme Dubois, Amandine Meyer ou Philippe Dupuy. Et pour l’occasion, les éditions Albert-René ouvriront au public quelques-uns de leurs cartons d’archives autour d’Astérix ! Des galeries (Glénat, 9e art) proposeront des ouvrages, des planches originales et des autographes à la vente. La librairie Chrétien (Paris) sortira des originaux de Jacques de Loustal et de Milo Manara, Les Autodidactes (Paris) proposant une dédicace assortie d’un petit dessin d’Hugo Pratt… Le souhait du Salon du livre rare est de créer des passerelles entre collectionneurs. Depuis quelques années, les objets d’art sont mis en exergue par une quinzaine de galeristes spécialisés. Pendant ce millésime, il sera beaucoup question d’expertise dans le marché de l’art : contre le « surgissement d’experts autoproclamés » et « l’ubérisation du marché éloignant toujours plus l’acheteur du contact avec l’objet », deux thèmes chers au président du Salon du livre ancien et moderne, Hervé Valentin. Une trentaine de marchands experts appartenant à des chambres reconnues présenteront leur métier et transmettront un peu de leur savoir pour déceler le vrai du faux.

 
Jacques de Loustal - Fromental, L’Adieu à l’arc-en-ciel, aquarelle sur papier fort et collages, signée en bas à droite, légendée, 1989, 36
Jacques de Loustal - Fromental, L’Adieu à l’arc-en-ciel, aquarelle sur papier fort et collages, signée en bas à droite, légendée, 1989, 36,4 28 cm ; maquette originale, en quatre scènes, pour l’album Mémoires avec dames par Morel Cox édité chez Albin Michel en 2000. Librairie Chrétien, Paris.
Courtesy Librairie Chrétien, Paris, © Jacques de Loustal

Paris fous, caprices et découvertes
Contre vents et marées, sans l’extraordinaire volonté d’éditeurs ou d’imprimeurs, certains monuments de notre patrimoine écrit n’auraient jamais pu voir le jour. Ainsi du rare Cosmographia de Ptolémée, édité en 1482 par Nicolaus Germanus et imprimé par Lienhart Holle à Ulm (Daniel Crouch Rare Books, Londres). Ce premier atlas illustré fut considéré comme le plus beau livre jamais conçu. Un papier d’exception, un format hors norme, de précieuses couleurs pour les gravures sur bois conduiront finalement son imprimeur à la faillite, et à fuir sa ville, mais plus de cinq cents ans après, le grand œuvre est bien arrivé jusqu’à nous. L’édition de la Bible d’Anton Koberger en deux volumes (1483), à Nuremberg, fut moins risquée. Propriétaire de vingt-quatre presses, em-ployant une centaine d’ouvriers, Koberger pouvait publier trois versions d’un même ouvrage. Celui, complet, présenté par la librairie La Jument verte (Strasbourg) contient les 109 gravures sur bois rehaussées de couleurs. Sur un tirage estimé entre 1 000 et 1 500 exemplaires, seuls 150 ont été aujourd’hui identifiés. Autre défi technique, mais dans un tout autre registre : la librairie Clagahé de Lyon exposera un livre de 1883 tissé d’un poème de Lamartine, Les Laboureurs, dû au fabricant de soierie Joseph-Alphonse Henry : « La plupart des livres tissés sur soie sont des ouvrages religieux, mais celui-ci est extrait de Jocelyn qui a été mis à l’index par le Vatican en 1836 et les caractères sont parfaitement lisibles », précise le libraire Jacques Van Eecloo. Parmi les personnalités hors norme, auteurs ou artistes, le Salon offrira l’occasion d’approcher un recueil complet des Caprichos de Francisco de Goya, soit quatre-vingts gravures de la première édition, publiée à Madrid vers 1799, habillées d’une belle reliure espagnole de l’époque (librairie Clavreuil, Paris). Si le prix peut décourager, on pourra s’offrir une des planches de la suite, Buen viaje, toujours en première édition, auprès de la galerie Palau de Barcelone. Une quinzaine de stands permettront en effet aux amateurs d’estampes de prendre connaissance des découvertes des galeristes. À la croisée du livre et des arts visuels, on s’arrêtera devant l’ensemble de 800 étiquettes imprimées de la maison Roger & Gallet, couvrant les années 1865 à 1920 (librairie Chamonal, Paris). On ira également chiner « des livres amusants » chez Jacques Desse (Libraires associés, Paris), comme cet album interactif illustré pour l’apprentissage de l’heure. Enfin, Plaisirs d’hiver – étonnant album de coloriage créé par le ténébreux peintre belge Léon Spilliaert pour célébrer la naissance de sa fille, en 1917 – apparaît telle une réponse idoine en ces temps pesants : « une œuvre légère et souriante » (Pierre Coumans, Belgique).

 

Man Ray (1890-1976), Pain peint, catalogue d’exposition, Galerie Alexandre Iolas, 1973, avec 10 compositions originales en couleurs, 2 pho
Man Ray (1890-1976), Pain peint, catalogue d’exposition, Galerie Alexandre Iolas, 1973, avec 10 compositions originales en couleurs, 2 photographies noir et blanc et une affiche d’exposition dépliante ; sur le premier plat, un multiple original de Man Ray en forme de baguette de pain. Ozanne Rare Books.
© Man Ray 2015 Trust / Adagp, Paris 2021
Oscar Wilde (1854-1900) : « We spend our days, each of us, looking for the secret of life. Well, my friends, the secret of life is in art 
Oscar Wilde (1854-1900) : « We spend our days, each of us, looking for the secret of life. Well, my friends, the secret of life is in art ». 
Aphorisme autographe signé, 1 page 
in-8° oblongue, sans lieu ni date [États-Unis, 1882]. Autographes des siècles, Lyon.

Courtesy autographes­­ des siècles, Lyon


Essentiels, assurément
Désormais considérées « commerces essentiels » par la grâce de l’État, les librairies sont depuis la nuit des temps des invitations à se confronter à des sujets indispensables. L’amour plutôt que la guerre bien sûr, avec Antoine de Saint-Exupéry dédicaçant à sa muse américaine un exemplaire de Pilote de guerre – ouvrage encourageant les Américains à entrer dans le conflit européen – paru aux États-Unis en 1942 (Peter Harrington Rare Books, Royaume-Uni). Amour encore, cette fois analysé et expertisé par Stendhal dans l’édition originale de De l’amour (1824), qui comptabilisa une quarantaine de ventes à sa sortie (La Basse Fontaine, Vence)… Quid de l’amitié ? Pierre Castagné (Paris) présentera La Vie des abeilles offert par Maurice Maeterlinck à Émile Gallé, précieux témoignage de l’admiration que se portaient les deux hommes. Dans cette veine amicale pouvant tendre à l’adoration, une dédicace exceptionnelle de Boris Vian à Jean-Paul Sartre – « l’auteur de «j’irai siffler du jaja sur vos circueuilles» » – signée de son anagramme « Bison Ravi qui t’adore », sur son premier roman Vercoquin et le Plancton (1946), ravira les amateurs (librairie Alain Brieux, Paris).


 

Diane de Bournazel (née en 1956), page du livre Scène ouverte, 2020 (détail). © Diane de Bournazel / Justin Croft, Royaume-Uni
Diane de Bournazel (née en 1956), page du livre Scène ouverte, 2020 (détail).
©
Diane de Bournazel / Justin Croft, Royaume-Uni


Louise Michel, Oscar Wilde, Man Ray…
Poursuivant notre quête vitale, la liberté, ce prisme à plusieurs facettes, inspire de très nombreux ouvrages ou documents. Pour ne jamais céder, comme Louise Michel qui ne cesse de créer et d’écrire pendant sa déportation en Nouvelle-Calédonie (lettre autographe signée, Passé Présent, Saint-Geniez-d’Olt et d’Aubrac), ou pour interpeller les puissants avec Flora Tristan : grand-mère de Paul Gauguin, cette figure oubliée du socialisme utopique et du féminisme a dédicacé son rare livret Union ouvrière (1843) à l’influente reine Christine (librairie Vignes, Paris). Avec Aragon et son Traité du style (1928) en édition originale (librairie Kogui, Bayonne), la protestation se fait plus esthétique, tandis qu’au combat collectif répondent les nombreuses voies solitaires. Parmi elles, le grand poète irlandais Oscar Wilde semble avoir trouvé le secret de la vie, lui qui justement a fait de sa vie un art : « We spend our days, each of us, looking for the secret of life. Well, my friends, the secret of life is in art » (Aphorisme autographe signé, Autographes des siècles, Lyon), document provenant d’une prestigieuse collection dédiée au dramaturge. La réunion exceptionnelle de tous les livres édités par Daniel-Henry Kahnweiler entre 1909 et 1939 – grâce à deux libraires de Genève, Illibrairie et L’Exemplaire –, est un héritage magnifique du langage commun des artistes et des poètes. Parfois, le texte est à lui seul un manifeste visuel (de la nature), comme le poème manuscrit Blason des fleurs et des fruits (1942) de Paul Éluard, ici illustré d’un frontispice gravé par Valentine Hugo (librairie Walden, Orléans). Ailleurs, l’artiste se fait poète : Pain peint, catalogue de l’exposition Man Ray édité par la Galerie Alexandre Iolas (1973) et ses dix compositions originales abstraites en couleurs (Ozanne Rare Books, Paris). Dans le champ de la création contemporaine, toujours bien représentée au Salon, on s’intéressera au livre d’artiste de Diane de Bournazel (Justin Croft, Royaume-Uni), qui semble contenir dans ses collages tous les secrets et expériences de la vie.

à savoir
Salon international du livre rare et des experts en objets d’art
Du vendredi 24 au dimanche 26 septembre
Grand Palais Éphémère, Champ-de-Mars, Paris VIIe,
www.grandpalais.fr et www.salondulivrerare.paris
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