Le royaume de Serge Royaux

Le 18 octobre 2019, par Laurence Mouillefarine

Adepte du néoclassicisme, le décorateur disparu en 2016 aménagea aussi bien des résidences privées, des palais officiels, que des musées. La récente vente de ses collections rappelle à quel point le style Louis XVI est chic. Faites passer…

Sur une table de salle à manger à crémaillère, la joyeuse vaisselle est en barbotine.
© Christie’s Images Ltd, 2019

En janvier 2000, la revue américaine Architectural Digest classait Serge Royaux parmi les cent meilleurs décorateurs et architectes du monde. Un titre qui couronnait la carrière de ce professionnel, alors âgé de 75 ans. Le Français était, en effet, réputé aux États-Unis. Il y était, notamment, intervenu pour aménager, au Metropolitan Museum de New York, une aile dédiée à la collection du banquier Robert Lehman. L’ensemble, riche en tableaux primitifs italiens, avait d’abord été dévoilé au musée de l’Orangerie à Paris, puis à celui de Cincinnati avant d’être légué au MET. Serge Royaux opéra ces accrochages outre-Atlantique sans parler un mot d’anglais. Il s’y refusait. «Pourquoi ferais-je un effort ? Si les Américains veulent travailler avec moi, ils n’ont qu’à apprendre ma langue», scandait le maître, insolent. Son épouse, Anne, qui travaillait à ses côtés, s’amuse à le rappeler. Nous sommes à la fin des années 1950 : faire intervenir un décorateur dans un musée est une révolution. Michel Faré, conservateur en chef de celui des Arts décoratifs, a cette audace. En 1960, il confie à Serge Royaux la mise en scène de l’exposition «Louis XIV, faste et décor». D’aucuns s’en souviennent encore : des buffets d’apparat où se déploient des pièces d’étain et d’orfèvrerie. Des lustres monumentaux. Et, grande première, la musique de Lully et de Rameau accompagnant la visite. Michel Faré fait également appel à lui pour installer les salles Empire, Restauration, Louis XVI du musée. Fini les vitrines mal éclairées devant lesquelles il faut se courber ! Les objets sont mis en situation dans une salle à manger, une chambre à coucher, une alcôve... Bref, des period rooms comme on les appelle, n’en déplaise à Serge. Autrement dit, des ambiances évoquant la vie. Ces décors furent démontés en 2007 lors de la rénovation du musée de la rue de Rivoli. Serge Royaux n’était plus, alors, connu que d’une poignée d’initiés.
 

Dessins croqués par Serge Royaux sur du papier calque.
Dessins croqués par Serge Royaux sur du papier calque.© Christie’s Images Ltd, 2019


Aucune compromission
Une vente aux enchères a remis le professionnel en lumière. Le 17 avril dernier, Christie’s a dispersé à Paris les collections que contenait sa propriété de Beaumont-du-Périgord, une bastide du XVIIIe siècle. À cette occasion, Jean-Louis Gaillemin, journaliste et historien de l’art, donna une conférence sur le décorateur. Ainsi qu’il le soulignait, Serge Royaux était un amoureux du néoclassicisme, comme Georges Geffroy ou Emilio Terry, prédécesseurs qu’il admirait. Cependant, si les grands styles français inspirent Royaux, ce dernier abhorre les courbes du rococo, les exubérances de l’art nouveau ; il honnit les marqueteries, les incrustations, les montures de bronze doré. L’esthète affectionne la rigueur de la Haute Époque, l’élégance du Louis XVI. Son goût le porte vers le mobilier épuré en acajou massif, bien dessiné, à la fabrication soignée. Il a un faible pour les meubles à système. Seule la ligne droite l’émeut. L’esthète collectionne les obélisques au nez pointu, les colonnes, les dessins d’architecture, les paravents tout en verticalité. L’homme, lui-même, est rigoureux. Entier. «Il n’admettait aucune compromission, confie sa veuve. Je vous raconte une anecdote : un banquier l’avait sollicité pour décorer sa résidence privée. Serge, qui aimait l’uniformité des sols, songeait à faire recouvrir l’intérieur entier de tapis, sans rupture d’une pièce à l’autre. La facture s’annonçait astronomique... On lui répond : “Monsieur Royaux, nous acceptons tout : les tentures sur les murs, les draperies, tout, mais pas les tapis”. “Pas les tapis ? Je renonce !” Serge s’est levé, a rangé ses documents et nous sommes partis déjeuner. Nous sortions à peine du restaurant que le banquier nous faisait rappeler. Un coup de poker. Il avait gagné.» Les tapis en question sont blancs, bien sûr. Serge Royaux raffole de cette couleur aux nuances à peine visibles. Il la décline partout, sur les murs en crépi, les boiseries, les rideaux, les canapés. Si le décorateur introduit des coloris, il choisit des tons sourds, du vert tilleul, du gris-bleu, du rose fané. Austère, Royaux ? D’une famille de protestants, il est né dans les Ardennes, nappées de brouillard même au mois de juin. Orphelin de mère à 11 ans, le gamin est le dernier d’une fratrie dont plusieurs membres sont décédés en bas âge. L’atmosphère est triste, le père ombrageux. Par ailleurs, les Royaux sont notaires depuis trois siècles. Or, le jeune Serge rompt avec la tradition. Il s’inscrit aux Beaux-Arts, passe en même temps le concours des Arts décoratifs et celui de l’École du Louvre. Il débute auprès de Doucet, antiquaire place Beauvau. La vitrine qu’il imagine au moment de Noël, un époustouflant drapé de taffetas, attire l’attention de Cristóbal Balenciaga. Le couturier l’invite à installer son appartement parisien ainsi que son château de La Reinerie, dans le Loiret. Serge est lancé.

 

Le salon du décorateur accueillait des meubles d’époque et de style Louis XVI.
Le salon du décorateur accueillait des meubles d’époque et de style Louis XVI.© Christie’s Images Ltd, 2019


Luxe discret
Parallèlement à ses commandes privées, Royaux est chargé de mission au Mobilier national. Chouchouté par André Malraux, ministre de la Culture, le décorateur rénove l’ambassade de France à Washington, les salons de réception à l’Élysée, l’hôtel de Lassay, où demeure le président de l’Assemblée nationale, et jusqu’aux fauteuils écarlates occupant l’hémicycle du palais Bourbon, où les députés posent leurs augustes séants. En tant que maire de Neuilly, Achille Peretti le charge de transformer en musée l’hôtel particulier fastueux qu’habitait le milliardaire chilien Arturo López-Willshaw. Autre titre de gloire, Serge Royaux officie à Trianon-sous-Bois, dans le parc de Versailles, pour y aménager les appartements du général de Gaulle et les suites des invités de marque. On y reconnaît sa patte. Des toiles de Jouy dans les chambres couvrant les murs et les lits. Des rideaux blancs dans les couloirs : en coton mais… doublés de soie ! Un luxe qui ne se voit pas. Jean-Louis Gaillemin se souvient de sa visite à l’hôtel particulier des Schlumberger, rue Séguier, à Paris. «Royaux insistait pour que j’admire les boiseries dans la salle à manger. “Qu’en pensez-vous ?” me dit-il. “Elles étaient en acajou, je les ai fait peindre en faux pin”.» Un pied-de-nez aux trompe-l’œil qui veulent imiter l’opulence ! Cette simplicité affectée est le signe d’un talent. Lignes épurées et ébénisterie raffinée : le décorateur retrouve ces qualités dans la production de l’art déco. Chez Liliane et André Bettencourt, il découvre des meubles de Jacques-Émile Ruhlmann qu’Eugène Schueller, fondateur de L’Oréal et le père de madame, avait acquis auprès de l’ensemblier, qui était un ami. Le couple souhaite faire restaurer la villa de Neuilly qui les abrite. André Malraux leur conseille Serge Royaux. En ces années soixante, le style 1920 est en disgrâce. Ses concurrents (convoqués avant lui) Hagnauer, Jansen, veulent tout vider, tout changer, revenir aux fastes du baroque. Serge Royaux, au contraire, décide : «On garde Ruhlmann, on rafraîchit autour.» Il emporte l’affaire. Sur sa lancée, il réhabilite la propriété des Bettencourt à Arcouest, en Bretagne. Notons aussi que le pied-à-terre parisien du décorateur accueille, alors, des créations de l’art déco : Ruhlmann, Dunand, Leleu. «Seuls quelques antiquaires les défendaient, rappelle Anne Royaux : Stéphane Deschamps ou Jacques Lejeune, propriétaire de Comoglio ; le plus souvent, nous les dénichions dans l’arrière-boutique des brocanteurs.» Cette collection, les Royaux la disperseront à l’hôtel Drouot en novembre 1995, sous la houlette du cabinet Camard, avant de se retirer définitivement dans le Périgord. Leur maison de famille en Dordogne appelait un décor plus facile à vivre : un mobilier néoclassique dessiné par… Serge en personne.

 

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