Gazette Drouot logo print

Le prince Philipp de Liechtenstein

Publié le , par Dimitri Joannides

Le président du Liechtenstein Global Trust, frère de l’actuel prince souverain Hans-Adam II, retrace pour nous l’histoire des collections princières.

Le prince Philipp von und zu Liechtenstein.DR  Le prince Philipp de Liechtenstein
Le prince Philipp von und zu Liechtenstein.
DR

Qui sont les princes de Liechtenstein ?
Notre famille doit son nom au château de Burg Liechtenstein, un village de Basse-Autriche, situé en lisière de la forêt de Vienne, où nos ancêtres se sont installés au XIIe siècle. Le titre de prince héréditaire a été attribué pour la première fois à Charles Ier de Liechtenstein (1569-1627) par Ferdinand II de Habsbourg, empereur du Saint-Empire romain germanique. Mais l’État souverain tel que nous le connaissons aujourd’hui n’a été fondé qu’un siècle plus tard, en 1719. Désormais, le Liechtenstein est une monarchie parlementaire, dirigée depuis 1989 par mon frère le prince Hans-Adam II. Depuis 2004, son fils aîné, le prince Alois, en est le régent et assume, à ce titre, la direction des affaires courantes.

Quelle est l’origine des collections princières ?
Les archives familiales mentionnent dès 1540 l’achat d’un tableau du peintre allemand Hans Mielich par Ladislas de Aachen, notre ancêtre en ligne directe. Bien avant lui, Georg von Liechtenstein (1360-1419), un aïeul d’une autre branche alors évêque de Trente et chancelier de l’université de Vienne, était un amateur d’art connu dans toute l’Europe. Mais l’embryon des collections familiales a réellement été constitué par Charles Ier, fondateur de la dynastie, alors l’un des plus proches conseillers de l’empereur du Saint-Empire, lui-même collectionneur. Charles Ier a acheté de façon très active et, chose rare, conservé toutes les archives liées à ses acquisitions : contrats de commande, correspondances avec les marchands et artistes, commentaires des œuvres… Les princes successifs ont poursuivi cette politique d’enrichissement initiée il y a quatre siècles, au point d’en faire aujourd’hui la plus importante collection privée du monde après celle de la reine d’Angleterre.

Quelles disciplines et quelles périodes couvrent-elles ?
Nous possédons environ deux mille œuvres d’arts graphiques, allant du Quattrocento italien aux Biedermeier autrichien et allemand (1815-1848), mais également des dizaines de milliers d’objets d’art, de bronzes, de meubles et de tapisseries de très grande qualité. Quant à notre collection de livres anciens, elle a longtemps été la plus importante de Vienne après celle de l’empereur. Nos fonds, gérés au quotidien par une petite dizaine de personnes, sont essentiellement conservés dans deux dépôts, l’un à Vienne et l’autre à Vaduz, notre capitale.

Les arts moderne et contemporain n’y sont donc pas représentés ?
Nous aimons resituer les pièces dans le contexte historique de la principauté et, de ce fait, le XXe siècle nous intéresse moins.

 

Le château des princes de Liechtenstein à Vaduz, capitale du pays.DR
Le château des princes de Liechtenstein à Vaduz, capitale du pays.
DR



Quels sont vos budgets d’acquisition ?
Nous n’avons pas de budget provisionné à proprement parler dans la mesure où le prince, qui dirige la fondation familiale, doit toujours être en mesure d’acquérir une pièce inattendue. Pour vous donner un ordre d’idée, nous avons acheté aux enchères en 2004 le Badminton Cabinet, un meuble en pierres dures et ébène orné de bronze doré réalisé entre 1720 et 1732 par les ateliers du grand-duc de Florence, Baccio Cappelli et Girolamo Ticciati, pour environ 27 M€. À ce propos, je tiens à préciser que tous les achats sont réglés sur ses deniers propres, et qu’en aucun cas nos contribuables ne sont sollicités. Si notre conservateur, le Dr. Johann Kräftner, nous conseille très efficacement sur l’opportunité d’acheter ou non des œuvres qui nous sont soumises, la décision finale revient quoi qu’il arrive à mon frère.

Quelle est votre dernière grande acquisition dans le domaine des arts graphiques ?
Un tableau de Quentin Metsys (1466-1530), présenté comme une œuvre d’atelier, et adjugé un peu moins de 500 000 € à Londres en 2009. Quelques recherches nous ont rapidement permis de comprendre que cette huile sur panneau intitulée Les Collecteurs d’impôts était en réalité bel et bien de la main du célèbre primitif flamand, et pas de son atelier, contrairement à ce qu’affirmait Christie’s dans son catalogue. Nous avons surenchéri en vain et l’avons finalement acquise après la vente, auprès du marchand qui l’avait remportée contre nous. Notre hésitation de dernière minute lui a permis de faire un petit bénéfice… C’est de bonne guerre.

 

Pierre Paul Rubens (1577-1640), Portrait de Clara Serena Rubens, vers 1616, huile sur toile, 25,5 x 32,2 cm, Vaduz, collections princières
Pierre Paul Rubens (1577-1640), Portrait de Clara Serena Rubens, vers 1616, huile sur toile, 25,5 x 32,2 cm, Vaduz, collections princières.
© Liechtenstein The Princely Collections, Vaduz-Vienna


Quels sont vos critères d’achat ?
Avant de procéder à toute acquisition, nous nous posons deux questions : d’abord, l’artiste est-il déjà présent ou non dans nos collections ? Et si oui, la qualité de l’œuvre convoitée est-elle supérieure à une pièce similaire que nous possédons ? Par ailleurs, nous sommes très attentifs à la réapparition sur le marché d’œuvres dont mon père, le prince François-Joseph II, a dû se séparer après-guerre… comme cette série de bustes de Franz-Xaver Messerschmidt (1736-1783) que nous avons rachetés à des particuliers à Vienne en 2007.

Il vous arrive donc de vous séparer de certaines pièces.
Non, mais il se trouve que, après la Seconde Guerre mondiale, mon père a été exproprié sans compensation par l’État tchèque de 2 000 kilomètres carrés de terres, de châteaux, d’entreprises… Autrement dit, près de 90 % des avoirs de la famille étaient partis en fumée ! La cession de quelques pièces maîtresses comme un Canaletto, aujourd’hui conservé à la Natio-nal Gallery de Washington, a permis à la famille de reconstituer un capital. Dès son accession au trône, il y a trente-cinq ans, mon frère s’est engagé dans une politique active de rachat, en vente privée comme aux enchères.

 

The Badminton Cabinet, meuble en pierres dures, ébène et bronze ciselé, vers 1720-1732. Acquis pour 27 M€ en ventes aux enchères publiques
The Badminton Cabinet, meuble en pierres dures, ébène et bronze ciselé, vers 1720-1732. Acquis pour 27 M€ en ventes aux enchères publiques à Londres en décembre 2004, le prix le plus élevé à ce jour pour un meuble ancien, Vaduz, collections princières. © Liechtenstein The Princely Collections, Vaduz-Vienna


Comment les princes ont-ils préservé l’unité des collections au gré des successions ?
Depuis le début du XVIIe siècle, une Constitution de famille régit toutes ces questions pour éviter litiges et divisions. Le droit moderne occidental ne connaît plus guère ce système de fidéicommis, une survivance du droit romain assez similaire aux trusts britanniques. Et c’est pourtant ce modèle qui prévaut chez les princes de Liechtenstein. Cette Constitution de famille, intégrée à la Constitution du pays, rappelle d’ailleurs que le prince n’agit pas selon son bon vouloir et qu’il doit rendre des comptes aux membres de sa famille comme à ses sujets.

La banque LGT, que vous dirigez, joue-t-elle un rôle dans la mise en valeur des collections princières ?
En effet, en tant que mécène des expositions auxquelles la principauté participe en prêtant des œuvres, notre groupe bancaire contribue à donner une visibilité internationale au Liechtenstein. Ces quinze dernières années, les collections du prince ont été présentées en Russie, en Chine, à Taïwan, à Singapour, au Japon… Autant de pays clés pour le développement de notre banque, qui gère à ce jour 120 milliards de francs suisses d’actifs financiers à travers le monde. Il s’agit d’une entreprise familiale qui emploie deux mille collaborateurs, et dont le plus grand client est le prince lui-même.

Quid de vos goûts personnels ?
Je m’intéresse énormément aux Quattrocento et Cinquecento italiens. J’apprécie également Rubens, ainsi que les beaux objets du XVIIIe siècle. Mais cela n’a rien de comparable avec ce que possède mon frère !

À VOIR
«Les collections du prince de Liechtenstein», Caumont Centre d’Art,
3, rue Joseph-Cabassol, 13100 Aix-en-Provence, tél. : 04 42 20 70 01.
Du 7 novembre 2015 au 20 mars 2016.
www.caumont-centredart.com
Gazette Drouot
Gazette Drouot
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 1 article(s) à lire.
Je m'abonne