Le papier, un patrimoine vivant

Le 26 novembre 2020, par Valère-Marie Marchand

Si leur fragilité fait aussi leur valeur, les œuvres sur papier souffrent plus que d’autres du passage du temps. Et réclament des soins attentifs particuliers.

Dépoussiérage d’un pastel.
© Atelier Béatrice de Clédat

Apprécié des collectionneurs autant que des artistes, le papier est un support dont la conservation ne va pas sans poser problème. Très sensible aux variations de température, à la lumière directe et à l’humidité, il doit idéalement être protégé dans un habitacle au PH neutre. Et s’il n’y a pas de conditionnement idéal, il ne faut pas négliger les précautions d’usage : le papier n’est en effet jamais à l’abri d’un mauvais traitement, cassures, pliures ou déchirures, auxquelles peuvent s’ajouter les dégâts des eaux, les moisissures, ou les attaques invasives de champignons ou d’insectes… C’est là qu’intervient un invité de la dernière heure : le conservateur-restaurateur d’œuvres sur papier.
L’avant et l’après
Faire revivre une œuvre sur papier relève souvent de la course contre la montre. « En cas d’inondation, la restauration doit être effectuée dès que possible car les moisissures s’installent très vite et risquent de faire tomber le papier en poussière », avertit Béatrice de Clédat, conservatrice-restauratrice d’œuvres sur papier, qui intervient notamment au Cabinet des dessins du musée du Louvre. Mais avant toute intervention, un « constat d’état » est la condition sine qua non d’un traitement réussi. Cet examen préliminaire passe par un descriptif de l’œuvre, une identification de sa composition, de ses techniques et de son contexte culturel. Vient ensuite l’heure du diagnostic, qui « cherche à comprendre les facteurs de dégradation de l’œuvre » et permet de prendre, avec l’accord du collectionneur ou du conservateur, les décisions adéquates. Un restaurateur n’entreprend jamais un chantier sans un minimum de recherche et de concertation. « Les œuvres sur papier établissent d’emblée une proximité avec l’artiste et m’ouvrent la porte d’univers passionnants. Lors de mon stage de fin d’étude, j’ai participé à la restauration d’une estampe de Nicolas de Larmessin, Le Triomphe de Jésus-Christ. Une œuvre impressionnante puisqu’elle est composée de neuf planches formant une frise de 4,60 mètres de longueur. Il existe sept exemplaires de cette œuvre. J’ai donc mené ma propre enquête et j’ai découvert que la bibliothèque du Saulchoir en possédait une épreuve qui avait été restaurée par Sophie Chavanne. Il se trouve que nous nous connaissions. Un heureux hasard ! En 2011, j’ai croisé à nouveau le chemin de cette œuvre dont je devais restaurer un exemplaire pour l’église Saint-Vincent de Combs-la Ville. J’ai donc demandé à Sophie de travailler en binôme avec moi sur cette estampe monumentale. »

 

Retrait mécanique de bandes d’adhésif sur un calque. © Atelier Béatrice de Clédat
Retrait mécanique de bandes d’adhésif sur un calque.
© Atelier Béatrice de Clédat

Une exigence de tous les instants
Travailler à quatre mains est un réel atout pour la restauration des grands formats, notamment pour les affiches dont le papier est assez fin et cassant. Quoi qu’il en soit, l’atelier de Béatrice de Clédat traite exclusivement les œuvres sur papier à plat (estampes, dessins, cartes, plans, affiches, etc.) et laisse la restauration des livres et objets en trois dimensions aux seuls spécialistes. Les pièces qui lui parviennent ont souvent fait les frais de conditions de conservation insuffisantes, de manipulations hasardeuses (adhésifs ou colles irréversibles), d’excès de température ou d’un papier problématique. « Les papiers chiffons fabriqués entre le XVIe siècle et la première moitié du XIXe siècle sont d’excellente qualité. À partir de 1850, le papier est produit à la chaîne. On utilise du bois riche en aniline et en composés acides qui, à terme, rendent ce support assez rêche, et d’autant plus difficile à restaurer. » Avant de subir des soins plus ou moins intensifs, l’œuvre sur papier fera l’objet d’une « proposition de traitement » et d’un « dossier de traitement », qui sera un peu son carnet de santé. « Nos solutions dépendent de la destination de la pièce. Sera-t-elle encadrée ? exposée ? mise en réserve ? recouverte d’un passe-partout ou d’une protection spécifique ? Autant de problématiques que nous prenons immédiatement en compte. » Survient alors la restauration proprement dite. Elle commence par un démontage de l’œuvre, un dépoussiérage, un gommage, un décollage des adhésifs ou des résidus de colle. Elle se poursuit par l’élimination des taches au nettoyage aqueux, en flottaison ou sur feutre, afin d’assouplir le papier et d’atténuer les auréoles. Et se termine avec un renfort des plis et des déchirures, un comblement des lacunes, un doublage sur papier japonais si nécessaire, la pose des charnières, la mise à plat, et le montage final dit de « conservation » pour un stockage ou un encadrement en toute sécurité. « Le plus difficile à restaurer, souligne la restauratrice, ce sont les techniques pulvérulentes comme le pastel, que l’on ne peut pas dépoussiérer. Leur doublage sur toile ancienne rend en outre le désentoilage très délicat. Restaurer un pastel peut prendre entre 20 et 30 heures, alors qu’une restauration moyenne dure entre 4 et 8 heures. De même, une gouache est bien plus difficile à traiter qu’une aquarelle. » Dans son atelier, le doublage est effectué avec des papiers japonais et une colle maison à base d’amidon de blé : les fibres longues et très résistantes des papiers japonais stabilisent d’une manière quasiment organique le papier endommagé. Cette seconde peau consolide les traitements effectués, comble les lacunes et répare en douceur les déchirures. Le tout dans le respect de l’œuvre d’origine.

 

Les principaux outils du conservateur- restaurateur d’art graphique, pinces, spatules, vrilles, scalpel et ciseaux. © Atelier Béatrice de
Les principaux outils du conservateur- restaurateur d’art graphique, pinces, spatules, vrilles, scalpel et ciseaux.
© Atelier Béatrice de Clédat

Préparer la mémoire de l’avenir
Instituée par la Fédération française de conservateurs-restaurateurs, cette appellation correspond bien aux enjeux actuels du métier. Le conservateur-restaurateur d’arts graphiques est à sa façon un passeur qui fait le lien entre le passé et l’avenir. S’il a pour vocation de prolonger la pérennité d’une œuvre, sa mission peut toutefois être à géométrie variable. « Il y a eu une époque où les œuvres sur papier ont eu droit à des traitements chimiques assez anarchiques, sans beaucoup de rinçage et sans neutralisation de l’acidité. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Pour les institutions et les musées, nous intervenons  a minima, sans recourir aux produits chimiques. Pour les particuliers, nous pouvons parfois procéder à une “remise à neuf” et pouvons éventuellement enlever des tâches avec des produits. Cette restitution visuelle doit néanmoins rester discrète. Le collectionneur souhaite pouvoir voir son œuvre. Un directeur de musée doit prendre des mesures de conservation en stockant la pièce restaurée à plat dans des cartonniers », conclut Béatrice de Clédat, tout en précisant que la restitution de l’état initial d’une œuvre n’est pas une fin en soi, juste une étape dans sa longue traversée du temps.

à savoir
Atelier Béatrice de Clédat,
18, rue de la Vacquerie, Paris XIe,
atelierbdc.com
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