Le nouveau salon EX.Paris dans l’expectative

Le 13 mai 2021, par Alexandre Crochet

Coorganisé avec le SNA, l’ambitieux événement prévu pour novembre veut mixer marchands, haute joaillerie et « haute facture ». Mais tout reste encore à construire, dans un contexte compliqué.

Le Grand Palais éphémère.
© Wilmotte & Associés

Le Syndicat national des Antiquaires (SNA) se serait-il converti à l’hindouisme ? Il y avait en effet un petit côté « Shiva » – destruction puis renaissance – dans l’annonce, en mars dernier, d’arrêter la Biennale Paris, ex-Biennale des antiquaires – pour le lancement d’un nouveau salon. Exit donc la vénérable manifestation créée en 1962, et qui a longtemps été la vitrine de prestige des grands marchands français avant de décliner ces dernières années. Place à un salon réunissant antiquaires, marchands et « acteurs des maisons du luxe et de haute facture », dont la haute joaillerie et la haute horlogerie. Celui-ci est prévu du 27 novembre au 5 décembre, au sein du Grand Palais éphémère, la structure conçue par Wilmotte & Associés, posée au Champ-de-Mars. « Oui, il y a une concentration d’événements au second semestre, donc il est trop tôt pour dire si ces dates seront pérennes », confie Alexis Cassin. Alors qu’il tenait les rênes de la Biennale, le SNA n’est plus l’organisateur direct du rendez-vous. Celui-ci aura lieu sous l’égide de l’Arts and Fine Crafts Foundation, fonds de dotation ad hoc dirigé par Alexis Cassin, ancien de chez Decoral, scénographe de la Biennale. L’architecte scénographe Patrick Bazanan, ancien directeur de cette société, fait partie de la nouvelle équipe, qui inclut Henri Jobbé-Duval, cofondateur de la Fiac, d’Art Paris et de Révélations, Fabienne Lupo, ex-directrice du Salon international de la haute horlogerie de Genève, et enfin Mathias Ary Jan, vice-président du SNA. Pour ce dernier, la nouvelle structure permettra d’éviter les sempiternelles querelles du marché de l’art parisien. « Certains verront dans ce salon la suite de la Biennale, et d’autres une toute nouvelle manifestation », confie-t-il. « Ce n’est pas la Biennale des antiquaires, c’est tout neuf », affirme quant à lui Alexis Cassin. La formule n’est pas sans rappeler toutefois les heures fastes de la Biennale, où, particulièrement sous la présidence de Christian Deydier, les maisons de haute joaillerie étaient déjà présentes aux côtés des antiquaires. Ce qui semble donc vraiment neuf, c’est cette idée d’y associer la « haute facture ». « L’idée est de mettre sur le même plan des objets d’art et des savoir-faire exceptionnels », explique Fabienne Lupo. D’où le nom un peu étrange d’EX.Paris, qui évoque en France à première vue, plutôt la chanson de Serge Gainsbourg et Françoise Hardy « Comment te dire adieu », martelant cette syllabe ambiguë que « Expression, Exigence, Extraordinaire », comme l’assure le communiqué. Pour Henri Jobbé-Duval, « Paris occupe toujours une place très importante pour les arts appliqués qui ont atteint des niveaux élevés d’inventivité. Et par ailleurs, l’image de notre capitale est intacte auprès des étrangers et continue de briller». EX.Paris sera-t-il ainsi un étendard du luxe à la française ? « Aujourd’hui, le mot luxe est partout. Je préfère parler de l’excellence de la créativité française », répond Fabienne Lupo.
Un réel questionnement
Les organisateurs tablent sur « une centaine d’exposants tous confondus », car, précise Alexis Cassin, « le Grand Palais éphémère est plus petit de 30 % que le bâtiment conçu pour l’Exposition universelle en surface de stands », mais pour l’heure n’est avancé aucun nom de participants, ni côté marchands ni côté joailliers. Il reste certes plus de six mois avant le salon. En attendant, ce flou entretient les spéculations. « Nous n’allons pas jeter l’opprobre sur ce salon au propos ambitieux, comme tout nouvel événement, il doit faire ses preuves et se développer. Il y a de la place pour tous même si le marché est limité. Peut-être vont-ils arriver à créer une approche commerciale inédite ou imposer un nouveau style de salon ? », commente un acteur du marché. Et de poursuivre : « Dans quelle proportion ce salon va-t-il se positionner en termes d’équilibre entre haute facture et marchands d’art ? Le concept en rappelle certains autres qui mêlent les genres, entre raffinement et antiquités, à la façon de Masterpiece à Londres, qui reste cependant un salon voué d’abord à l’art. » Dans quelle mesure les Parisiens et les autres vont-ils être sensibles à ce principe de mélanger les genres en proposant objets de luxe et objets d’art ? « Où est la frontière entre les deux ? C’est quelque chose qui n’est pas encore bien défini », pointe un observateur. D’aucuns s’interrogent sur le timing choisi par EX.Paris, qui viendra juste après Fine Arts Paris, lequel aura lieu du 6 au 10 novembre au Carroussel du Louvre. Impossible d’y voir un hasard… Car plus encore qu’avec des salons de niche, comme le PAD ou le Salon du dessin, c’est avec cet événement « concurrent et complémentaire à la fois », note un marchand, qu’il existe des risques de collision. « Il y a en ce moment un réel questionnement des marchands de l’ancienne Biennale, avec la tentation de basculer vers Fine Arts Paris, qui bénéficie déjà d’un esprit et d’une tenue correspondant à ce que l'on attend d’un salon d’art », confie un professionnel. Non sans arrière-pensées, Fine Arts Paris a communiqué fin avril quelques noms de participants à son édition 2021, dont celui de Georges de Jonckheere, éphémère président de la Biennale qui a démissionné cet automne après l’échec de la vente aux enchères « spéciale Biennale » en association avec Christie’s, mais aussi sans doute en raison des récents développements… Après avoir nourri l’espoir de fonder son propre salon – Sublime –Christian Deydier rejoindra lui aussi ses rangs. D’après nos informations, même Mathias Ary Jan aurait songé à s’inscrire, un choix impossible à tenir une fois devenu l’un des commissaires d’EX.Paris.
Bataille pour le Grand Palais
Comme nous le confirme son président Louis de Bayser, lorsque Fine Arts Paris a appris le changement de date de la Biennale pour novembre, il a tenté une alliance avec le SNA, qui a décliné. Et pour cause : le syndicat préparait déjà un nouveau salon ! En réalité, même si tout cela se déroule de façon feutrée, Fine Arts Paris espérait mettre un pied au Grand Palais, fût-il éphémère, quand l’arrêt de la Biennale a été annoncé. « Aujourd’hui, il n’y a pas cinquante lieux à Paris pour accueillir un événement d’envergure, note un spécialiste. Le SNA a accès au Grand Palais par son histoire, et en même temps, Fine Arts Paris essaie d’évoluer. Il y a une lutte pour s’imposer en tant que Salon des beaux-arts à Paris et obtenir un lieu d’exposition à la hauteur.» Ainsi, EX.Paris a foncé pour se repositionner au Grand Palais, ce qui lui assure d’emblée l’écrin le plus prestigieux de la capitale et une visibilité maximale avant même d’en connaître le contenu. Un énorme avantage ! Face au SNA, qui tirait ses revenus de la Biennale et a perdu beaucoup d’argent en l’absence de rendez-vous en 2020, Fine Arts Paris pousse ses pions. En 2019, la société LVMH, via son groupe de presse, a pris une participation de 48 % dans ce salon jusqu’ici de taille moyenne – une quarantaine d’exposants –, positionné sur le middle market et centré sur la sculpture, la peinture et le dessin. Fine Arts Paris reste au Carrousel du Louvre, tout en élargissant son offre puisque le salon occupera pour la première fois de son histoire la totalité des espaces disponibles. Avec un actionnaire possédant Vuitton ou Bulgari, il n’est pas interdit d’imaginer y voir un jour de la joaillerie ou de l’artisanat haut de gamme… Dans un contexte français et mondial rendu encore plus compliqué par la pandémie et ses conséquences, chacun va-t-il créer une identité distincte, ou bien l’un absorbera-t-il l’autre ? « On est à un tournant dans la composition et la réalisation des foires d’art », résume Henri Jobbé-Duval. Dans « EX », n’y a-t-il pas aussi expérimentation ?

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