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Le nouveau musée Munch d’Oslo

Publié le , par Frank Claustrat

L’ancien musée Munch d’Oslo fait peau neuve et emménage dans un tout nouveau bâtiment, avec une scénographie à la hauteur de l’artiste emblématique de la Norvège.

© Munch - Photo Einar Aslaksen Le nouveau musée Munch d’Oslo
© Munch - Photo Einar Aslaksen

Situé jusqu’en 2020 à l’écart du centre d’Oslo, dans le quartier populaire de Tøyen, l’ancien musée Munch était indéniablement devenu trop étroit et ne garantissait plus la sécurité de sa collection. Rappel des faits : en 1940, quatre ans avant sa mort, Edvard Munch rédige un testament qui stipule son intention de léguer l’intégralité de ses biens à la Ville. L’inventaire après décès dénombrera environ 27 000 numéros : 1 200 peintures, 7 000 dessins, 18 000 estampes, six sculptures, des milliers de livres, une abondante correspondance et des manuscrits, auxquels s’ajoutent des photographies, des pierres lithographiques, des plaques de cuivre et des blocs de bois gravé. Des discussions sur un futur musée commencent. Munch s’y implique, mais le projet s’enlise. Finalement, jamais il ne verra l’œuvre qui lui tenait tant à cœur : l’installation sous sa direction dans un espace public de la «Frise de la vie», une sélection de tableaux importants que leur auteur définissait comme un «poème de vie, d’amour et de mort». Ce n’est qu’en 1946 que la Ville d’Oslo approuve la construction d’un musée à Tøyen. Sept ans plus tard, un concours est organisé et remporté par les Norvégiens Gunnar Fougner et Einar Myklebust, pour une architecture en béton armé et de plain-pied, sobre et fonctionnelle. L’établissement sera inauguré en mai 1963, pour le centenaire de la naissance du peintre, avec un accrochage sélectif et un parcours chronologique. Les années passent et un besoin d’agrandissement se fait cruellement sentir pour les expositions temporaires. Premier scandale en 1988 : la toile Vampire y est volée – elle sera récupérée. En 1994, les bâtiments font l’objet d’une rénovation générale, ce qui n’empêchera pas le vol le 22 août 2004, par des hommes masqués, de deux autres chefs-d’œuvre : Le Cri et Madone. Les tableaux ne sont retrouvés par la police que le 31 août 2006, alors que de nouveaux travaux de sécurité avaient permis la réouverture des lieux en mai 2005. Mais le mal est fait : malgré les améliorations apportées au musée, sa fermeture est décidée. En 2008, le conseil municipal annonce qu’il doit quitter le quartier de Tøyen et qu’un concours d’architecture sera organisé.

L’épilogue de cet ultime épisode, rocambolesque et très médiatisé, a lieu le 22 octobre 2021 : la nouvelle adresse est inaugurée, avec une identité visuelle en majuscules. Le «MUNCH» occupe désormais la totalité d’une tour baptisée Lambda, haute de soixante mètres, située dans le quartier chic de Bjørvika sur le front de mer, à dix minutes à pied de la gare centrale. Conçu par Estudio Herreros, le cabinet madrilène des architectes Juan Herreros et Jens Richter, l’édifice de treize étages, massif tel un donjon, est presque totalement recouvert de plaques ondulées en acier recyclé. Cet habillage a l’avantage de filtrer et de refléter la lumière du soleil, maintenant ainsi une température stable à l’intérieur. Mais ce qui distingue surtout ce musée, deux fois moins émetteur de carbone qu’un édifice comparable en volume, c’est son sommet vitré, incliné en direction de l’Opéra et d’une plage de sable fin. Au bas de la tour, en référence à l’enfance de Munch – marquée par la mort de sa mère lorsqu’il avait 5 ans –, trône une sculpture monumentale de neuf mètres de hauteur, The Mother (2018), de l’artiste britannique Tracey Emin. Inspiré d’une lithographie du Norvégien (Omega et la fleur), ce bronze, installé sur place en juin dernier, représente une femme agenouillée tenant entre ses mains l’invisible, autrement dit le secret de la vie.
 

Edvard Munch (1863-1944), Angoisse (Angst), 1894, huile sur toile, 94 x 74 cm, détail. © Munchmuseet
Edvard Munch (1863-1944), Angoisse (Angst), 1894, huile sur toile, 94 x 74 cm, détail. 
© Munchmuseet

Munch in extenso
L’impression est beaucoup moins poétique lorsqu’on entre dans le bâtiment, cinq fois plus vaste que l’ancien avec ses plus de 26 000 mètres carrés. Le hall du rez-de-chaussée est en effet particulièrement froid et impersonnel. Il ressemble à s’y méprendre à celui d’un aéroport, avec ses comptoirs, boutiques, escaliers et ascenseurs. Cependant, tout a bien été conçu pour y passer un long et bon moment : les espaces dédiés à la collection permanente et aux expositions temporaires, soit 4 500 mètres carrés au total, se déploient clairement sur sept étages et offrent onze parcours thématiques. Trois espaces de restauration et une grande salle de spectacle multimédia permettent de faire des pauses et de profiter d’une programmation culturelle variée de concerts, conférences, films… Les 42 000 œuvres conservées par le musée proviennent de quatre legs accordés à la municipalité : ceux du peintre Amaldus Nielsen (1838-1932) en 1933, d’Edvard Munch en 1940, de la veuve de l’autodidacte Ludvig O. Ravensberg (1871-1958) en 1972 et du financier Rolf Stenersen, en 1994. Mais l’attraction majeure de ce fonds d’art moderne norvégien réside dans les quatre parcours réservés à Munch. Ceux-là présentent en effet des œuvres majeures retraçant son parcours, du symbolisme à l’expressionnisme, le quotidien dans sa propriété d’Ekely à Oslo, où il vécut de 1916 à sa mort, ses toiles monumentales tel Le Soleil (450 772 cm), de 1910-1911, et son œuvre gravé dont le superbe Baiser sur les cheveux, de 1915. Nulle part n’est reconstituée la «Frise de la vie», tant l’évolution dans le temps de l’artiste est complexe. Mais plus rien n’empêche le visiteur de s’amuser à la recomposer d’un parcours à l’autre. Cette nouvelle présentation permet surtout de mieux saisir l’importance accordée par Munch aux questions existentielles, dans les bons jours (En plein-air, 1891) comme dans les mauvais (Autoportrait en enfer, 1903). Ces interrogations sur la condition humaine sont le fruit en partie d’une vie de bohème connue à Oslo, mais également du théâtre scandinave au tournant du XXe siècle avec Knut Hamsun, Henrik Ibsen et Bjørnstjerne Bjørnson, dont le répertoire social est violent et libérateur. Ce visage méconnu de l’artiste qu’offre le nouveau musée a le mérite de le délivrer d’une identification trop fréquente à une seule œuvre, Le Cri (1893), symbole d’angoisse. On découvre en effet un Munch apaisé et altruiste dans sa période vitaliste – sous l’influence de Nietzsche et de Bergson –, pendant laquelle ses états d’âme sont liés à une nature généreuse et préventive, pour ne pas dire prophylactique (Plein été II, 1915).

 

Edvard Munch, En plein été (Høysommer), 1915, huile sur toile, 95 x 119,5 cm. © Munchmuseet
Edvard Munch, En plein été (Høysommer), 1915, huile sur toile, 95 x 119,5 cm. 
© Munchmuseet

Échos féminins
Concernant les expositions temporaires, Stein Olav Henrichsen, le directeur du musée, a bien compris le profit que l’on pouvait tirer sur le plan intellectuel comme artistique du caractère bipolaire d’Edvard Munch, de son mal-être dans la société, mais aussi de sa psychologie «positive». Ainsi la Française Camille Henrot, lauréate de l’Edvard Munch Art Award en 2015, a-t-elle choisi de traiter dans «Mouth to Mouth» la manière dont nous sommes liés à l’environnement. La première édition de la Munch Triennale, «The Machine is us», insistera à partir d’octobre sur la question de la technologie intrusive, autre défi majeur d’aujourd’hui. Une autre exposition s’intéressera au travail d’une artiste d’origine thaïlandaise vivant en Norvège, Apichaya Wanthiang, avec Some Body Else, une installation qui convoquera autant la notion de corps que celle d’identité. L’ombre de Munch planera encore en 2023 : l’artiste norvégienne Marianne Bratteli interrogera la question sensible des liens familiaux. Le «MUNCH» s’inscrit clairement dans un futur féminin passionné.

à voir
«Camille Henrot. Mouth to Mouth»,
jusqu’au 26 février 2023,

«Munch Triennale. The Machine is us», 
du 1
er octobre au 11 décembre 2022,

«Solo Oslo. Apichaya Wanthiang»,  
du 1
er octobre au 31 décembre 2022,

«Marianne Bratteli»,
du 29 avril au 30 juillet 2023,
Munchmuseet, 1, Edvard Munchs plass, Bjørvika, Oslo, tél. : +47 23 49 35 00.
www.munchmuseet.no

«Edvard Munch. Un poème de vie, d’amour et de mort»,  
jusqu’au 22 janvier 2023,

musée d’Orsay, esplanade Valéry-Giscard d’Estaing, Paris VIIe, tél. : 33 01 40 49 48 14.
www.musee-orsay.fr
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