Le navire ne compte plus les fous

Le 01 octobre 2020, par Bertrand Galimard Flavigny

Avant L’Éloge de la folie d’Érasme, il y eut La Nef des fous de Sébastien Brant, dont une première édition latine était présentée dans la vente de la bibliothèque Robert Beauvillain à Drouot.

Sébastien Brant (1457-1521), Stultifera Navis, Bâle, Johannes Bergmann de Olpe, mars 1497, in-4°, relié en cuir de Russie fauve orné (reliure anglaise de la fin du XVIIIe siècle). Paris, Drouot, le 5 juin 2020. Binoche et Giquello OVV. MM Courvoisier, Maillard.
Adjugé : 57 647 

L’Éloge de la folie par Érasme (1467-1536) est considéré comme l’une des œuvres littéraires parmi les plus importantes de l’Occident. Composé en 1509, cet ouvrage a été imprimé en latin – sous le titre Moriae encomium sive Stultitiae laus, sans date [1511] – à Paris (in-4°) par Jehan Petit et Gilles de Gourmont. Depuis, cet ouvrage a connu des centaines de rééditions. Nous n’en avons pourtant pas vu d’édition princeps depuis fort longtemps. La première édition française, intitulée De la Déclamation des louanges de folie, stile facessieux et profitable pour coignoistre les erreurs et abus du monde a été imprimée à Paris en 1520 par Pierre Vidoue pour Galiot Dupré (petit in-4° gothique). Vers la fin du XVe et au début du XVIe siècle, le thème de la folie avait pris une importance nouvelle dans l’histoire des mentalités aux Pays-Bas et dans les pays allemands. La figure même du fou, ce personnage coiffé d’un bonnet pointu hérissé de clochettes, s’imposa également dans l’iconographie. Songeons simplement à La Fête des fous par Pieter Bruegel l’Ancien. Avant Érasme, il y eut Sébastien Brant (1457-1521), un austère juriste strasbourgeois, auteur d’un ouvrage non moins célèbre, composé de sept mille octosyllabes en allemand : Das Narrenschiff (« La Nef des fous »). Publié par Johann Bergmann de Olpe à Bâle (petit in-4°) lors du carnaval de 1494, il a été illustré par au moins cinq artistes différents, dont le jeune Albrecht Dürer (1471-1528). Ce dernier aurait réalisé soixante-treize ou soixante-quinze gravures sur les cent seize qui enrichissent ce récit. On lui attribue le second frontispice, figurant Le Bateau latin ou le Navire de la société. Cette image des fous dans la nef est parmi la plus connue. Toutes les autres pourraient être considérées comme un catalogue de maniaques différents : le bibliomane, l’avaricieux, l’usurier, le voyageur, le médecin assistant un mort, celui qui s’adonne trop à la danse, le fou de luxure, etc. Ils sont cent douze au total, arborant tous leurs attributs, c’est-à-dire une crête de coq, des grelots et marottes, et surtout des oreilles d’ânes, qui sont depuis l’Antiquité un attribut traditionnel de la folie. Elles font référence à celles du roi Midas, puni par Apollon parce qu’il avait préféré à sa lyre la flûte de Pan, comme le raconte Ovide, dans les Métamorphoses. La première édition latine de la « Nef » a été adaptée et traduite par Jacob Locher (1471-1528), de l’Université de Fribourg, un élève de Brant. Un exemplaire de cette édition, Stultifera Navis (Bâle, Johannes Bergmann de Olpe, mars 1497, 145 folios, in-4°), dans une reliure anglaise de la fin du XVIIIe siècle en cuir de Russie fauve orné, a été adjugé 57 647 €, lors de la dispersion de la bibliothèque Robert Beauvillain ce printemps, à Drouot, par la maison Binoche et Giquello. Il a appartenu auparavant au grand libraire bibliophile Édouard Rahir et à Henry Huth. Cette Nef des fous – une satire sur les vices, les abus et la folie des hommes – connut un immense succès à l’époque. On a enregistré vingt-six éditions incunables. Elle fut rééditée à Nuremberg, Augsbourg et Reutlingen et de nouveau à Bâle, en 1495 et 1499. Quant aux gravures sur bois, elles ont été réutilisées pour les éditions incunables françaises dès 1497, citons La Nef des Folz du Monde (Guillaume Balsarin, Lyon, le 11 août 1498). Parmi les fous, il en est un qui regarde à travers ses doigts sa femme, alors qu’un chat chassant plusieurs souris en même temps court sous la table. Qui trompe qui dans l’histoire ?

vendredi 05 juin 2020 - 14:00 - Live
Salle 7 - Drouot-Richelieu - 9, rue Drouot - 75009
Binoche et Giquello
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