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Le Musée royal des beaux-arts d’Anvers fait peau neuve

Publié le , par Sarah Hugounenq

Fermé depuis 2011, le KMSKA a rouvert ses portes fin septembre. Au fil d’un accrochage audacieux servi par une extension tout  en délicatesse, le parcours de l'institution flamande se mue en véritable pari.

© Karin Borghouts Le Musée royal des beaux-arts d’Anvers fait peau neuve
© Karin Borghouts

L’attente était à la mesure de l’importance des collections. 8 400 œuvres, représentant pour l’essentiel l’art des Pays-Bas méridionaux du XIVe au XIXe siècle dans le plus grand musée d’art de Flandres, se faisaient désirer depuis onze ans. Après une intervention sur le bâtiment pour une enveloppe de 100 M€, à quoi s’est ajoutée pour la scénographie et la restauration de deux cents œuvres une somme gardée secrète, le Musée royal des beaux-arts d’Anvers (KMSKA) retrouve sa superbe. Édifice iconique du Het Zuid, dans le sud de la ville, il aura bénéficié d’un désamiantage et du rétablissement de l’aspect initial d’une architecture à l’allure de temple de l’art à l’antique. Grâce à l’aménagement de nouvelles réserves en sous-sol, le parcours originel est recouvré, au fil d’une muséographie qui met à l’honneur les aspects historiques d’un bâtiment ouvert en 1890 : boiseries en chêne, cimaises vert olive ou rouge pompéien, verrières zénithales. Aux manettes, Dikkie Scipio, de l’agence néerlandaise KAAN Architecten, a également proposé une extension des plus discrètes et subtiles. Augmentant de 40 % le parcours permanent, son intervention vient se lover dans les quatre patios initiaux, et porte ainsi la surface des lieux à 21 000 mètres carrés, pour un parcours de 2,4 kilomètres. L’architecture dans son ensemble a guidé l’accrochage. Les espaces du XIXe siècle sont réservés aux maîtres anciens et ceux ayant été ajoutés, adoptant l’esthétique d’un white cube rutilant, aux avant-gardes. À la charnière, James Ensor, dont le musée possède la plus vaste collection au monde, bénéficie d’une aile dédiée. La transition entre les deux esthétiques est ménagée par un escalier vertigineux, plongeant du dernier au premier étage : il dessert de petites salles bleu nuit, comme autant de pauses, consacrées aux arts graphiques, à la petite sculpture ou à la collection de l’artiste natif de la ville Michel Seuphor (décédé en 1999).

 

Jean Fouquet (vers 1420-1478/1481), La Vierge à l’Enfant entourée d’anges (détail), vers 1450, peinture sur bois.© KMSKA
Jean Fouquet (vers 1420-1478/1481), La Vierge à l’Enfant entourée d’anges (détail), vers 1450, peinture sur bois.
© KMSKA

 
Un musée achronique
Si la rénovation des lieux s’apparente jusque-là à tant d’autres, rien n’est moins vrai concernant les partis pris de présentation. Poétique, l’intitulé des salles est le premier élément à rompre avec une scénographie traditionnelle. «Profusion», «Leçons de vie», «Horizons»… Chacun interpelle pour mieux décaler le regard et introduire un accrochage, exclusivement thématique et achronique, qui assume les télescopages. Les audacieuses confrontations entre collections historiques et art contemporain – présent exclusivement grâce à des prêts – sont la marque de fabrique de l’établissement. Ainsi les «profusions» rassemblent-elles les natures mortes de Frans Snyders, Jan Davidsz de Heem ou James Ensor autour des notions de richesse et de matérialisme. Plus iconographique, la section «Crucifixion» s’intéresse à la représentation de la souffrance, autour d’une belle mise en regard entre L’Homme de douleurs d’Albrecht Bouts au XVe siècle, celui de James Ensor à la fin du XIXe et le même sujet traité en vidéo par Bill Viola. Réunissant une quinzaine de bourgeois flamands et hollandais, la section «portrait» invite quant à elle à examiner les choix vestimentaires, de posture, de décor et d’accessoires, en écho avec les codes de la pratique du selfie. Dans la même veine, les textes des salles tournent le dos aux plates descriptions iconographiques au profit d’accroches visuelles, éclairées par des points historiques, religieux, techniques ou moraux : le ton est vif et les adresses au visiteur sont légion. Comme toute tentative originale, l’entreprise de déconstruction d’une parole muséale traditionnelle a aussi ses loupés. À côté d’associations thématiques bienvenues et guidant avec intelligence le regard – à l’image de celles du paysage et des émotions ou du paradis et de la musique –, d’autres choix se démarquent par leur confusion. La salle intitulée «Leçon de vie», à défaut de mettre en avant le rôle éducatif – pour ne pas dire moralisateur – de l’art, rend patent le fouillis d’un accrochage qui mêle sans autre explication une scène de marché, une Vénus de Rubens, une figure de Charité par Cranach, un saint Jérôme ou une Judith. La section sur le pouvoir fait se côtoyer sans transition des bustes impériaux d’Artus Quellinus, une figure des Bourgeois de Calais de Rodin, le portrait du Dauphin par Jean Clouet et une toile de Basquiat sur les rois d’Égypte. «Il a été décidé de suivre un parcours thématique pour plusieurs raisons, explique Carmen Willems, directrice de l’institution ayant rejoint le projet en 2017 — après validation du parti pris architectural, l’accrochage restant alors à concevoir. Cette approche transversale permet de mieux raconter des histoires, de susciter des questions chez le visiteur, d’inviter à penser de manière plus ludique et créative. En un mot, cela donne un discours plus rafraîchissant.»
 

Michaelina Wautier (1604-1689), Deux jeunes filles en saintes Agnès et Dorothée, huile sur toile.
Michaelina Wautier (1604-1689), Deux jeunes filles en saintes Agnès et Dorothée, huile sur toile.


Les modernes dans la tourmente
«Ludique» et «rafraîchissant» sont en effet des termes adaptés au parcours en art ancien, qui conserve sa cohérence globale et ménage de belles mises en valeur, tel le moment musical proposé face à la Vierge à l’Enfant de Jean Fouquet. En revanche, l’ambiance se fait glaciale dans les collections modernes, installées dans les interstices contemporains du bâtiment. Là, la présentation relève d’un accrochage au shaker. Fortement ancré dans les écoles belges, le fonds, sans être exhaustif, reste séduisant, au détour de belles signatures allant de Kees Van Dongen à Théo Van Rysselberghe, de Permeke à Magritte, de Modigliani à Lipchitz, en passant par Rik Wouters, dont le musée abrite l’un des plus riches ensembles. Malheureusement, les œuvres de qualité sont invisibilisées par un parti pris dont la cohérence n’est ni historique, ni esthétique, ni stylistique, ni réellement thématique. Trois poncifs organisent ce parcours : lumière, forme et couleur. Lucio Fontana est ainsi collé à un Hans Hartung dans un discours sur la forme, quand le geste aurait sans doute été un élément plus éclairant. Un petit Fra Angelico se retrouve perdu en dialogue avec l’œuvre futuriste d’un Jozef Peeters. «Avant le XIXe siècle, l’art est exclusivement iconographique, quand l’intérêt pour la forme, la couleur et la lumière apparaît chez les artistes modernes. C’est ce constat qui a guidé nos choix», explique le responsable des collections Nico Van Hout, dans une ellipse de quelques développements d’histoire de l’art, comme la querelle du coloris entre rubénistes et poussinistes ou le partage des esthétiques entre perspectives atmosphérique dans les écoles du Nord et linéaire, en Italie. En dépit de ces approximations, l’entreprise de renouvellement du discours muséal, à l’œuvre depuis plusieurs années, prend à Anvers une ampleur inédite, révélatrice des efforts accomplis pour s’ouvrir à d’autres messages et sortir des habitudes. À l’instar de ce qu’a opéré le Palais des beaux-arts de Lille (voir l'article Bruno Girveau, directeur du Palais des beaux-arts de Lille de la Gazette no 31, page 118), un panel de cent personnes, représentatif du public du musée, a suivi et testé durant cinq ans les propositions de médiation du parcours permanent. Pensé par un ex-employé de l’établissement ayant perdu la vue, «Radio Bart» est une déambulation inspirante : invitation est faite de prêter ses yeux à cet ancien agent d’accueil et faire le récit de sa contemplation. Cette réflexion sur la passation de l’art se retrouve aussi dans les dix œuvres tactiles conçues par le metteur en scène Christophe Coppens, visant à interpeller le visiteur : ici, un dromadaire monumental à escalader inspiré de L’Adoration des Mages de Rubens, avec lequel il dialogue, là une main articulée reprenant telle une menace celle d’un saint Jérôme. Plus qu’une rénovation, le KMSKA inaugure un laboratoire d’expérimentations pour la médiation.

à voir
KMSKA, 2, Leopold de Waelplaats, Anvers, tél. : +32 (0)3 224 73 00,

www.kmska.be
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