Le musée Fabre, un exemple à suivre

Le 14 juillet 2017, par Anne Doridou-Heim

À travers ses récentes acquisitions, le musée Fabre de Montpellier fournit les indispensables clés en matière de politique d’enrichissement des collections. Un modèle insolite dans le paysage français, qui mérite de se propager...

Henri Lehmann (1814-1882), Mariuccia, 1841, huile sur toile, 94,4 x 71 cm (détail).
© Musée Fabre - Montpellier Méditerranée Métropole - photographie Frédéric Jaulmes

Les dates défilent : 8 et 27 novembre 2016, 20 et 24 mars 2017, 19 avril 2017, 30 juin 2017… Chacune correspond à une vente aux enchères au cours de laquelle le musée Fabre - Montpellier Méditerranée Métropole s’est porté acquéreur d’une peinture. Et l’on ne s’en tient là qu’aux plus récentes préemptions, tant l’institution se distingue depuis le début du millénaire par ses acquisitions nombreuses et pertinentes sur le marché de l’art. À l’heure où ses consœurs françaises souffrent de coupes drastiques dans leurs budgets, cette politique dynamique est tout à fait remarquable et suffisamment insolite dans le paysage pour être relevée et interrogée. Le 8 novembre dernier, donc, la figure de Mariuccia, modèle préféré de nombreux peintres français lors de leur séjour en Campanie et ici d’Henri Lehmann (1814-1882), éclairait Drouot lors de la dispersion des collections du château de Villepreux, par la maison Lasseron. Préemptée à 100 100 €, elle illumine depuis le 17 mai la salle Ingres du musée Fabre. En effet, elle n’avait pas échappé à l’œil aguerri de Michel Hilaire, le directeur depuis 1992 et, ainsi qu’il nous l’avoue, lecteur assidu de la Gazette ! Après une nécessaire restauration, Mariuccia a retrouvé son joli teint et jaillit sur le fond bleu du ciel napolitain ; accrochée entre un tableau d’Ingres et un autre de Papety, elle irradie. Naturellement, elle ne se trouve pas là par hasard : «Le cœur de la politique d’acquisition est de penser à l’identité du musée, à ce qui s’y trouve déjà afin de renforcer ses points forts», affirme Michel Hilaire. Ville peu importante au début du XIXe siècle, Montpellier n’a pas bénéficié des prêts napoléoniens bénéfiques à plusieurs capitales régionales. L’établissement s’est donc façonné grâce aux collectionneurs, une spécificité qui n’a que peu de comparaisons en France. Il est temps de rendre hommage à François-Xavier Fabre (1766-1837), illustre héritier des Lumières, éduqué gratuitement à la société des beaux-arts de sa ville ; une exposition lui sera d’ailleurs consacrée à la fin 2017. Ce Toscan d’adoption s’installe à Florence dans un petit palais, où il réunira un fonds important de tableaux italiens et français de ses contemporains néoclassiques. À la fin de sa vie, François-Xavier Fabre se souvient des personnes qui l’ont aidé dans sa carrière et lui ont permis de partir pour l’Italie, et fait don de sa collection au musée de sa ville natale, dont il devient par la même occasion le conservateur jusqu’à sa mort. Il mène une politique compulsive d’achats. «Sa vision a permis à Montpellier d’acquérir une amplitude nationale.» D’autres suivront son sillon : Antoine Valedau (1777-1836), agent de change qui, à son décès, lègue environ quatre-vingts tableaux et plusieurs centaines de dessins et d’objets d’art, avec un accent marqué pour les peintures nordiques et françaises du XVIIIe siècle, puis Alfred Bruyas (1821-1876). Ce troisième bienfaiteur, mécène, passionné et visionnaire rien de moins , ouvre le musée à la modernité en achetant des chefs-d’œuvre de Delacroix et de Courbet. À sa mort, après une première donation consentie en 1868, la totalité de sa collection  dont le fameux Bonjour Monsieur Courbet  rejoint les salles du désormais réputé musée Fabre.
 

Le musée Fabre a pris place dans l’hôtel de Massilian, datant du XVIIIe siècle. © Musée Fabre de Montpellier Méditerranée Métropole
Le musée Fabre a pris place dans l’hôtel de Massilian, datant du XVIIIe siècle.
© Musée Fabre de Montpellier Méditerranée Métropole

Devoir de mémoire
Ce petit historique était indispensable car, selon son directeur, «on ne peut pas enrichir la collection du musée si l’on ne se souvient pas du parcours de ses donateurs.» L’idée de transmission du flambeau est prégnante. C’est ainsi qu’une toile de Louis Gauffier (1762-1801) de 1795, Vue sur la vallée de l’Arno à Florence, vient d’être achetée chez un galeriste européen. «Fabre était très marqué par l’art de Gauffier et nous n’avions pas de vue de Florence, la ville où il a vécu ! » Dans le même esprit et peu de temps après, le musée acquérait chez un galeriste français une Vue de Florence et de l’Arno, vers 1793, de l’artiste anglais Joseph Wright of Derby (1734-1797). L’Italie, dont l’esprit diffuse dans toute l’histoire de l’établissement, se retrouvait une fois encore au cœur de sa politique d’enrichissement. Il faut bien maintenant aborder le nerf de la guerre : l’argent. «Un musée se construit sur la durée, martèle Michel Hilaire. En 1999, nous avons lancé un gros chantier de restauration et le musée a été fermé de 2003 à 2007.
Il fallait prendre du temps, celui de rentrer dans l’esprit du lieu. La collection, qui a construit sa légitimité sur près de deux siècles, attire.» La donation Soulages, en 2005, ne se serait sinon sans doute pas faite, pas plus que le partenariat avec la galerie Fournier pour Supports Surfaces et
surtout l’œuvre de Simon Hantaï. Tous deux ont permis une ouverture vers l’art contemporain. Le soutien des politiques a été sans faille. Georges Frêche, maire de 1977 à 2004, avait compris l’importance des acquisitions et débloqué un vrai budget à son conservateur. Hasard heureux, au début des années 2000, plusieurs Frédéric Bazille (1841-1870) se sont retrouvés sur le marché de l’art. Le 3 mai 2012, Michel Hilaire a pu remporter, chez Sotheby’s à New York, La Macreuse pour 242 500 €. En tout, ce ne sont pas moins de neuf œuvres de cet enfant chéri du pays qui ont intégré les collections montpelliéraines, sur un corpus connu de cinquante-cinq… Le chiffre n’est pas anodin. Les budgets ont donc atteint un niveau qu’il s’agit désormais plus de maintenir que de faire grimper. Depuis avril 2014, la municipalité est tenue par Philippe Saurel. Le nouveau maire a fait le choix courageux de continuer cette belle dynamique et, en 2015, à la suite d’une vente chez Artcurial à Paris, une œuvre essentielle de Joseph-Marie Vien (1716-1809), l’une des plus importantes figures montpelliéraines de l’histoire de l’art, Sarah présentant Agar à Abraham, intègre à son tour les salles totalement repensées.

 

Joseph-Marie Vien (1716-1809), Sarah présentant Agar à Abraham, 1749, huile sur toile, 98 x 134,5 cm (détail). Œuvre acquise en vente publique par Mon
Joseph-Marie Vien (1716-1809), Sarah présentant Agar à Abraham, 1749, huile sur toile, 98 x 134,5 cm (détail). Œuvre acquise en vente publique par Montpellier Méditerranée Métropole avec une aide exceptionnelle du fonds du patrimoine de l’État.
© Musée Fabre - Montpellier Méditerranée Métropole, photographie Frédéric Jaulmes

Discuter d’égal à égal avec les grandes institutions
Le musée reconfiguré est inauguré en 2007. Il entre dans la cour des grands et dans le XXIe siècle avec un magnifique projet architectural permettant de quadrupler les surfaces d’exposition, l’ouverture de l’aile Soulages  internationalement saluée , la création d’une fondation d’entreprise sur le modèle des trustees américains  elle apporte 300 000 € annuels en plus des crédits alloués par la métropole , une association des amis du musée efficace, des mécènes locaux fidèles, comme la banque Dupuis de Parseval, et l’organisation d’expositions d’envergure internationale. En 2016, 300 000 visiteurs ont franchi les portes du musée. La rétrospective Caravage en a attiré 200 000 en 2012 et Bazille, 135 000 en 2016. Il devient ainsi plus facile de discuter d’égal à égal avec les grandes institutions françaises et étrangères. «Frédéric Bazille, la jeunesse de l’impressionnisme» a par exemple été montée par Montpellier, puis reprise par Orsay et Washington ! Dans l’avenir, Michel Hilaire souhaite consolider l’édifice en enrichissant la section des artistes vivants, en confortant la stratégie de partenariat avec les grands musées  cette année, le Centre Pompidou avec «Francis Bacon/Bruce Nauman Face à face.»  et en mettant en place une vraie politique de dépôt, en concertation avec les équipements nationaux, amorcée avec Orsay et Pompidou, à nouveau. Le chantier est loin d’être achevé et la mission toujours passionnante. Le printemps s’est révélé particulièrement fécond avec plusieurs préemptions d’importance à Drouot : un Autoportrait de George-Daniel de Monfreid (1856-1909) lors de la vente Beaussant Lefèvre du 8 mars dernier (35 500 €) ; le 24 mars, c’était au tour d’une toile de Jean-Baptiste Mallet (1759-1835), L’Hymen, d’être emportée à 18 870 € chez Audap-Mirabaud et, le 19 avril chez Lombrail-Teucquam, les époux Bonnier de La Mosson magistralement fixés par Jean Ranc (1674-1735), peintre actif dans la cité au premier tiers du XVIIIe siècle et ensuite devenu peintre de la cour d’Espagne, rejoignaient à leur tour leur Languedoc (37 200 €). Puis tout dernièrement, vendredi 30 juin à Drouot chez Leclere et pour 99 528 €, le buste en marbre de Trets du marquis Jean Deydé (1617-1787), attribué à Christophe Veyrier (voir Gazette n° 27, page 63), pouvait ainsi retrouver le moulage de celui de son épouse, déjà dans les lieux. Ces récentes acquisitions s’inscrivent parfaitement dans les collections déjà en place et dans l’histoire locale des mécènes et artistes. La continuité dans le changement, en matière de politique culturelle, cela fonctionne !

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