Le Musée du Parfum, le goût du partage

Le 13 février 2020, par Marie-Laure Castelnau

On ne présente plus la maison Fragonard, également célèbre pour ses musées. Une passion familiale qui s’est traduite récemment par la restauration de sa première adresse parisienne, abritant une collection d’objets retraçant l’histoire du parfum.

Escalier d'accueil du Musée du Parfum Fragonard, rue Scribe, installé dans un ancien appartement d’apparat avec un décor et une ambiance fin XVIIIe-début XIXe.
© Fragonard Parfumeur

À l’origine, il y a un homme, passionné par les arts du parfum. Au fil du temps, il accumule des flacons et des accessoires de beauté anciens et décide, dans les années 1960, d’ouvrir un cabinet de curiosités au sein de son usine historique à Grasse. Quelques années plus tard, sa collection s’est agrandie. Il décide alors de rejoindre Paris et ouvre en 1983 un musée du Parfum, rue Scribe, dans un bel hôtel particulier du XIXe siècle. Son ambition ? Partager avec le public sa collection d’objets de parfumerie, retraçant plus de trois mille ans de son histoire. «N’achète pas une pièce si tu ne comptes pas l’exposer», recommandait-il à ses filles. Cet homme, c’est Jean-François Costa, le petit-fils d’Eugène Fuchs, parfumeur originaire d’Alsace et fondateur en 1926 de la maison Fragonard à Grasse. Depuis plusieurs générations, les Costa transmettent ce savoir-faire provençal unique et cette passion pour l’art du parfum. «Nos parents nous ont donné le goût du patrimoine et du partage. Aujourd’hui, cela correspond bien à l’air du temps, où musées et expositions connaissent un vrai engouement. Cette politique culturelle dynamise notre image», assure Agnès, l’une des trois filles de Jean-François, présidente du conseil d’administration. Avec ses sœurs, Anne et Françoise, elle dirige et fait prospérer l’affaire familiale.
 

Branche de corail ancienne, pomander en argent en forme de poire et boîte à épices «fausse montre» en argent doré. © Fragonard Parfumeur
Branche de corail ancienne, pomander en argent en forme de poire et boîte à épices «fausse montre» en argent doré.
© Fragonard Parfumeur

Trois musées à Grasse, autant à Paris
Françoise Costa (voir l’Interview
Françoise Costa, la passion en héritage de la Gazette no 42 du 30 novembre 2018, page 379) se consacre plus particulièrement à l’enrichissement de la collection entamée par son père : un corpus d’objets antiques liés à sa profession et qu’il avait acquis en 1947 auprès d’un confrère installé à Carthage. Grâce à une politique d’achats soutenue, fidèle à celle de ses parents, elle crée des ensembles inédits, mais aussi de nouveaux musées, toujours plus innovants. Il faut dire que ces lieux sont une clé d’entrée importante dans l’univers de la marque. À Grasse, Fragonard en a ouvert trois : un premier sur le parfum, un deuxième sur le costume et les bijoux et un troisième consacré à la peinture et à l’un des enfants de la ville, Jean-Honoré Fragonard (1732-1806), auquel le nom de la griffe rend hommage. À Paris, après le musée historique rue scribe, un deuxième, installé dans un ancien théâtre, ouvre boulevard des Capucines en 1992. Il propose un voyage dans le secteur de la parfumerie grâce à une usine miniature, faite d’appareils de distillation et d’extraction de matières premières. Puis en 2015, la maison fait l’acquisition d’une troisième adresse, square Louis-Jouvet : un investissement de 5 millions d’euros est consacré à cet établissement installé dans un lieu spectaculaire, qui fut lui aussi au XIXe siècle un théâtre avant d’être reconverti en «manège vélocipédique», où le public venait se familiariser avec ce nouveau mode de transport. Y sont notamment présentés des films d’archives tournés au début du XXe siècle dans le pays grassois, témoignage de la pérennité du geste et de l’évolution des techniques.
 

Civette, gravure représentant l’animal et cornes de zébu du cabinet de curiosités. © Fragonard Parfumeur
Civette, gravure représentant l’animal et cornes de zébu du cabinet de curiosités.
© Fragonard Parfumeur

Ambiance Napoléon III
Il y a quelques mois, l’établissement de la rue Scribe a été rénové et agrandi. «Aujourd’hui, la scénographie a largement évolué. Il n’est plus possible d’exposer simplement de beaux objets et de raconter l’histoire du parfum à partir des flacons. Il faut créer un récit», explique Françoise Costa. Désormais, le musée déroule un fil conducteur avec un décor inspiré d’un tableau de la collection Jacques Doucet, conservé au musée Angladon d’Avignon, Petit salon dit «Fragonard» de Jacques Doucet, rue Spontini (1911). Une idée du directeur artistique de la maison, Jean Huèges, qui permet de faire écho au lieu : un hôtel particulier de style Napoléon III construit en 1860 par l’architecte Joseph Michel Lesoufaché, un élève de Charles Garnier, dont l’Opéra fut inauguré quinze ans plus tard, à deux pas. Chargé d’histoire, cet ancien logement d’apparat, dans lequel Maria Callas a vécu et dont une grande partie est classée, a gardé son atmosphère grâce à une campagne de travaux très réussie. Pour cette renaissance, les meilleurs artisans ont été convoqués. Ils ont restauré œuvres anciennes, lustres, meubles, tableaux et objets, redonné éclat et couleur aux plafonds peints et stucs romantiques, redoré boiseries et moulures. Le public peut désormais découvrir une résidence, dans le goût «Marie-Antoinette et Eugénie», d’un collectionneur parfumeur du second Empire : un écrin somptueux de plus de 600 mètres carrés, sorte de period room, pour déployer la collection de la maison, l’un des plus beaux ensembles d’objets anciens de parfumerie, complété par des tableaux ou objets d’art liés à l’histoire de la spécialité. Un cabinet de curiosités dans l’esprit du XIXe siècle dévoile d’emblée les matières premières employées et les secrets de fabrication (cueillette, extraction, distillation, formulation, industrialisation, flaconnage), donnant à découvrir par exemple que la civette sécrète une substance à forte odeur de musc utilisée dans la profession, un trébuchet ou divers éléments de production. Puis, dispersées dans dix pièces, des vitrines colorées retracent l’histoire du parfum et l’évolution de ses usages, de l’Antiquité à nos jours, grâce à des flacons, colliers diffuseurs, brûle-parfums, nécessaires de voyage, boîtes de senteur, pots à khôl… un grand nombre d’objets parfois ornés d’or ou de pierres précieuses. Parmi ces pièces rares, citons une remarquable palette à fard évoquant un oiseau stylisé de 3500 ans av. J.-C., mais aussi un nécessaire à parfum de Marie-Antoinette en forme de livre, recouvert de maroquin rouge. Une part de fantaisie Pour alimenter cette collection, Françoise Costa parcourt depuis plusieurs années les salles de vente, les galeries, et n’hésite pas à s’entourer de grands spécialistes, commissaires-priseurs, scientifiques ou conservateurs de musée. «Mon père avait réuni un ensemble très complet, mais j’avoue y avoir apporté une part de fantaisie», glisse-t-elle en souriant. Les dernières acquisitions comptent plusieurs pièces de toute beauté, comme un alabastron en pâte de verre de l’Égypte du VI-Ve siècle av. J.-C., ou un flacon en porcelaine du XVIIIe évoquant un faucon portant les inscriptions «Fidélité» autour du cou et «Qui me néglige me perd» sur la base. Un magnifique «orgue du parfumeur», utilisé jusqu’au XXe siècle, trône également avec ses quatre cents flacons destinés à la conception des senteurs. Les modes de production et les matières choisies ont aujourd’hui beaucoup changé. «Les parfumeurs ne travaillent plus avec un orgue, mais avec un papier et un crayon comme des compositeurs qui ont la musique en tête. Ils élaborent leurs formules, écrivent, et une autre personne prend le relais», raconte Agnès. Les goûts ont eux aussi évolué : les fragrances sont bien plus subtiles aujourd’hui. «Heureusement ! Si je vous faisais sentir des parfums du début du XXe siècle, vous seriez étonnée : ils sont très lourds. Quand on disait une goutte, c’était une goutte… le geste du pschitt n’existait pas.» En un peu plus de trente-cinq ans, les musées de la maison Fragonard sont passés du statut d’adresses confidentielles à des destinations culturelles et touristiques de taille, avec plus d’un million de visiteurs par an. Ces différents musées privés appartiennent donc à l’entreprise et sont orchestrés par Eva Lorenzini, en qualité de conservatrice, et Françoise Costa, directrice des collections. Si la visite est gratuite, ils proposent régulièrement des conférences ou des ateliers de création payants. C’est ce qu’on appelle avoir du nez.

à voir
À Paris : musée du Parfum Fragonard,
9, rue Scribe et 3-5, square Louis-Jouvet, Paris 
IX
e, tél. : 01 40 06 10 09,
www.musee-parfum-paris.fragonard.com