Le musée de Serge Moati

Le 27 janvier 2017, par Anne Doridou-Heim

Un livre d’art du réalisateur, traité comme un rêve éveillé sous le soleil de l’Orient, nous le révèle avec beaucoup de sincérité et d’émotion.

Serge Moati.
© Éditions Place des Victoires

Serge Moati, dont on suit depuis longtemps les documentaires souvent politiques, toujours incisifs mais jamais intrusifs, et qui vient de publier chez Stock Juifs de France, pourquoi partir ?, s’est offert, avec un ouvrage intitulé Rêves d’Orient, mon musée idéal, un espace de respiration qui le ramène sous le soleil de sa Tunisie natale. Une terre qu’il affectionne tout particulièrement et qu’il n’a jamais vraiment quittée. Il l’a écrit sans prétention et certainement pas celle de se présenter en historien de l’art, statut qu’il laisse à Edwart Vignot, qui l’accompagne dans cette pérégrination. Il aborde les artistes et leurs œuvres en réalisateur, comprenant et interrogeant leurs cadrages, leurs champs et leurs contre-plongées. En amoureux de l’orientalisme aussi, qu’il collectionne frénétiquement, du plus insignifiant objet aux affiches, s’attachant encore aux livrets d’exposition et aux peintures. En posant ses mots à lui sur ces œuvres connues, évocatrices de beauté et de sensualité, de mystère et d’épopées, il nous invite à les regarder à nouveau et surtout, différemment. Cheminons avec lui vers cet Orient revisité.
Pourquoi un ouvrage sur l’art oriental ?
Lorsque Carl Van Eiszner, éditeur bien connu, m’a contacté pour ce livre, j’ai tout de suite été emballé et j’ai eu raison ! Nous avons travaillé en harmonie et en liberté avec Edwart Vignot. C’est la première fois que l’on me propose un tel projet dans le domaine de l’art. Je me suis plongé dans la vie et l’œuvre de ces artistes, dans leurs écrits aussi pour mieux les comprendre, et j’ai pris beaucoup de plaisir à imaginer ces courtes notices d’accompagnement. J’aime toutes les peintures reproduites dans l’ouvrage, qui représentent un choix très personnel. Chacune m’emmène en voyage dans son univers. J’ai été comme un réalisateur, avec un regard de filmeur, analysant le gros plan, le contre-champ… mais aussi comme un acteur, entrant dans le champ de l’œuvre. Ce livre peut s’interpréter comme une rêverie suivant un fil tissé de tableau en tableau. J’y rends hommage à des œuvres, tout en my plongeant avec délice.

 

La bibliothèque orientale de Serge Moati. © Éditions Place des Victoires.
La bibliothèque orientale de Serge Moati.
© Éditions Place des Victoires.

Justement, dans le choix des artistes, on remarque quelques oubliés célèbres. Il n’y a en effet qu’un Dinet, pas de Roubtzoff, un seul Majorelle… Comment l’expliquez-vous ?
Je n’apprécie pas particulièrement l’univers pictural des deux premiers… Quant au troisième, au risque de choquer, il m’intéresse aussi assez peu. J’ai choisi des artistes qui me font rêver et m’embarquent avec eux. Ceux du XIXe siècle, tout d’abord : les pionniers Delacroix, Chassériau, Guillaumet, Fromentin. Comme si la découverte de l’Orient à l’époque, pour ces jeunes hommes en quête de lumière et d’ailleurs, avait été un tel choc qu’elle les avait transformés à tout jamais. Ils partent le cœur battant vers un Orient fantasmé, qui va les transfigurer. La même chose se passera pour Marquet et Matisse : le soleil les régénère. Lorsque Matisse arrive à Tanger, un peu dépressif, il s’installe à l’hôtel de France et peint d’abord ce qu’il voit de la fenêtre de sa chambre. Cela me rappelle aussi mes propres expériences de voyage. Un jour, je suis parti tourner seul à Alexandrie, caméra au poing. Au départ, je faisais des plans chiches, juste ce qui se passait sous mes yeux… Puis j’ai lâché ma pellicule, on ne pouvait plus m’arrêter. Pour eux, c’est une révélation de soi, et d’un Orient à la fois proche et mystérieux.

En fait, vous auriez aimé être à leur place…
Oui, je le concède et je l’écris. Ce sont aussi mes souvenirs d’enfant en Tunisie que je raconte dans ce livre. Petit garçon, j’accompagnais les femmes au hammam. C’était autorisé, et je crois que ça l’est encore. J’aurais aimé que l’on m’oublie là-bas, au milieu de ces femmes belles et fort dévêtues. On était extraordinairement libre, comme les peintres… on avait accès aux interdits, on pouvait voir ce qu’il y avait sous les voiles. J’ai la nostalgie de ce paradis perdu, que j’ai retrouvé avec ces tableaux parcourus. Les peintres y font œuvre de photographe : ils saisissent un instant, dont il ne manque que le son du bonheur fugitif. Ce livre m’a proposé de repartir là-bas, grâce aux paysages, aux portraits féminins, aux scènes d’intérieur… J’ai d’ailleurs choisi un corps de femme pour la couverture d’un artiste peu connu, Henri Adrien Tanoux. Titré Femme d’Orient, tout simplement, il est un hommage à toutes ces Shéhérazade.

"Ce livre m’a proposé de repartir en tunisie, grâce aux paysages, aux portraits féminins, aux scènes d’intérieur…"

Comment voyez-vous l’école de Tunis ?
Avec un attachement tout particulier, et l’ouvrage me permet de la remettre sur le devant de la scène. L’école est fondée en 1936 par un «Français de France», Pierre Boucherle. Avec trois autres copains, catholique, juif et musulman ensemble, «le groupe des quatre» est alors créé. J’aurais aimé les connaître… Visiblement, ils s’amusaient bien. Ils ne parlaient que de peinture. Il y avait comme une indifférence par rapport à la chose politique. Leur programme proclamait : «Tous libres mais unis, sans distinction confessionnelle ou idéologique. Amitié, solidarité et respect mutuel malgré les différences.» Ils sont des précurseurs. Après la guerre, le mouvement est reconstitué. Yahia Turki, Ammar Farhat, Edgard Naccache et Abdelaziz Gorgi rejoignent le groupe fondateur. J’adore certaines de leurs peintures, et tout spécialement la Dame à l’ombrelle et au chien, de Moses Levy en 1921. J’imagine que cette femme allongée sur la plage attend une barque partie au loin. À son retour, elle lèvera les yeux vers moi et enfin, je découvrirai son visage… Mes parents n’étaient pas collectionneurs. Ils avaient juste cette aquarelle d’Aly Ben Salem qui trône toujours au-dessus de mon lit, compagnon de mes songes. Je n’en connais pas le titre, mais je me plais à imaginer qu’elle représente ma famille… Et donc, la petite fille blonde dont la robe se fond avec celle de sa maman, c’est moi ! Mon père était un homme de presse, engagé, patriote et socialiste. Il rêvait d’une sorte de Commonwealth entre la Tunisie et la France. Le Manège du jardin du Belvédère, de Yahia Turki, me touche aussi particulièrement. Lui aussi me parle de mon enfance. En souvenir de cette époque heureuse, j’ai appelé ma société de production la «compagnie du
Belvédère».

 

Aly Ben Salem (1910-2001), Sans titre, collection particulière. DR
Aly Ben Salem (1910-2001), Sans titre, collection particulière.
DR

Vous proposez de confronter Delacroix et Picasso autour des Femmes d’Alger
La peinture nous invite au rêve sans risque d’être contredit. Alors, sans prétendre mettre de côté l’histoire et ses soubresauts douloureux, je préfère voir uniquement la beauté absolue. Fasciné par cet Orient qui se dévoile à lui, l’étranger de passage Eugène Delacroix peint en 1832, en toute honnêteté, des Femmes d’Alger dans leur appartement. Picasso veut lui rendre hommage en peignant une série de quinze toiles en 1954 de même sujet. À l’époque, le journal algérien El Watan glorifia le second et descendit en flèche le premier, coupable de «quelque chose de gênant et faux». Nous étions alors, il est vrai, en plein déclenchement de la guerre d’indépendance algérienne. Néanmoins, il y a beaucoup de facilité à critiquer un siècle plus tard. Pour moi, tout mélanger n’a pas de sens, c’est de l’anachronisme pur et simple.
On a d’ailleurs un peu l’impression que cet ouvrage vous permet de transmettre un message qui n’est pas qu’artistique…
C’est en effet une manière de rappeler l’Orient d’avant. J’aime tellement ces pays que je veux croire en des lendemains heureux. Prenez l’exemple de la Tunisie, que je connais particulièrement bien. Le pays malgré tout est, il convient de le rappeler, la seule démocratie née du Printemps arabe. Il faut le soutenir. Je crois en la force de la société civile, qui tient et ne lâche rien, malgré la situation très difficile. Les Tunisiens constituent un peuple chaleureux, ouvert, tolérant et joyeux, où j’ai de nombreux amis. Victimes d’attentats sanguinaires, ils défendent des valeurs démocratiques. Les leurs. Les nôtres.

  
  

À LIRE
Rêves d’Orient, mon musée idéal, de Serge Moati et Edwart Vignot, éditions Place des Victoires, Paris, novembre 2016, 220 pages, 200 illustrations.



À VOIR

«L’éveil d’une nation - L’art à l’aube de la Tunisie moderne, 1837-1881»,
palais Qsar es-Saïd, route du Bardo, Tunis.
Jusqu’au 27 février 2017.

 
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