Le musée de la Nacre et de la Tabletterie de Méru

Le 16 juillet 2020, par Anne Doridou-Heim

Particulièrement actif sur le marché, ce jeune musée joue dans la cour des grands et cela lui réussit. De préemptions en acquisitions, il étoffe sa collection.

Alexandre Soldé (1821-1893) et Jules Vaillant (1835-1904), éventail plié en nacre, la feuille peinte à la gouache d’Un mariage en Italie, 1875, h. 29 cm. Acquis par la voie de la préemption chez Coutau-Bégarie le 9 décembre 2019 pour 6 698 €.

La politique d’acquisition du musée de la Nacre et de la Tabletterie de Méru, petite commune du pays de Thelle, dans l’Oise, est entrée dans une phase active il y a trois ans avec l’arrivée de son nouveau directeur, Florentin Gobier. Le jeune conservateur a fait souffler un vent d’air frais après avoir dressé un premier bilan de ce musée récent – il vient de fêter ses 20 hivers au tournant 2019-2020 – qui peut se targuer d’être le seul au niveau européen à être consacré à la tabletterie. Aucun hasard, car ainsi qu’il est écrit dans le Dictionnaire encyclopédique et biographique de l'industrie et des arts industriels d’Eugène-Oscar Lami (Paris, 1881) : «C’est dans la découpure de la nacre, de l’ivoire et de l’écaille, que les habiles artisans de l’Oise se distinguent par la beauté des dessins, la finesse des détails, l’élégance de la sculpture des fleurs et des ornements.» En voici quelques exemples saisis en plein vol entre les brins délicatement ouvragés de précieux éventails.
 

Si le conservateur du musée de la Nacre loue l’efficacité de la préemption, il reconnaît aussi l’utiliser à bon escient et ne refuse pas d’entrer dans le jeu classique des enchères

Sans faux plis
Le musée est parti de rien ou presque, et si l’idée de son existence trottait dans les têtes locales depuis 1904, rien ne bougeait et ce sont des associations privées qui faisaient œuvre muséale en collectant des machines d’époque, des documents anciens et quelques objets d’art glanés de-ci, de-là, notamment auprès de familles d’anciens ouvriers et d’industriels. C’est là que le «ou presque» prend tout son sens, Méru possède en effet une très ancienne tradition de ville de tabletterie. «Longtemps on a cru que cela datait du XVIIIe siècle», aujourd’hui on détient les preuves d’une histoire plus lointaine encore. L’existence de déciers (fabricants de dés en os) est avérée depuis le XVIe siècle et l’on sait encore que les enfants étaient envoyés en apprentissage à Paris. Une petite main-d’œuvre habile, facile, et qui revenait forte de nouvelles techniques. Une industrie s’est installée, elle s’y est ancrée et s’est renforcée au XVIIIe siècle pour connaître son plein épanouissement au XIXe. Méru est donc, à l’instar de Dieppe pour l’ivoire ou Saint-Claude pour le bois de Sainte-Lucie, un grand centre de production français de tabletterie. Dans leur fameuse Encyclopédie, Diderot et d’Alembert dressent un inventaire de cet art qui «s’étend à faire toutes formes de marqueteries, des pièces de tour délicates, & autres menus ouvrages en bois ou en ivoire ; comme des trictracs , des dames, des échecs, des tabatières, des lanternes de poche, des peignes […]». Et expliquent par ailleurs que le nom de tabletier vient des «tablettes agréablement ouvragées qui faisaient autrefois le principal objet du commerce».

 

Éventail à monture dite «pagode» en ivoire, feuille peinte d’un épisode de Didon et Énée, vers 1740, 29 x 13 cm. Acquis par la voie de la
Éventail à monture dite «pagode» en ivoire, feuille peinte d’un épisode de Didon et Énée, vers 1740, 29 13 cm. Acquis par la voie de la préemption chez Coutau-Bégarie, le 5 juin 2020, pour 1 803 €.


Un Petit Poucet dans le monde des musées
La politique de réflexion engagée autour de la création de la communauté de communes des Sablons (effective en juin 2000) a permis enfin de faire bouger les lignes et au musée de voir le jour. Installé dans une ancienne fabrique en brique – l’une des plus anciennes d’entre elles, l’usine Dégremont –, pour parfaitement coller au propos, celui-ci disposait surtout, dans sa corbeille de naissance, de collections industrielles : machines à percer, matériel technique, matières premières, boutons, montures en os ou en cornes… mais de peu de pièces exceptionnelles, un point de départ très disparate. Or, et Florentin Gobier en est bien conscient, ce qui fait l’attrait d’un musée, c’est la présence d’une collection. En attendant – il l’espère vivement –, le dépôt des pièces données par des tabletiers et des familles d’industriels au musée de l’Oise, il a pris son bâton de pèlerin pour faire grossir son petit pécule. Jusqu’en 2017, le budget annuel était d’environ 20 000 € grâce, essentiellement, à des subventions venant du FRAM (Fonds régional d’acquisition des musées), dont il loue le soutien vertueux. En trois années, son budget a quasiment triplé, une vraie dynamique s’est installée mais il lui faut souvent encore renoncer aux pièces trop chères, «dès lors qu’elles frôlent les 10 000 €». Cela lui impose un travail de veille des plus rigoureux et il reconnaît être aidé par la lecture, pardon «l’épluchage méticuleux» de la Gazette ! D’avoir aussi une bonne connaissance du marché. Son action retient l’intérêt des responsables de la DRAC, auprès desquels il dépose ses demandes. Cela les change des dossiers pour des tableaux à plusieurs centaines de milliers d’euros et son rôle de Petit Poucet devient un atout ! Il faut dire que le musée, liant l’art et l’industrie, les sciences et les techniques, lieu de conservation et toujours de création, reste peu banal dans le paysage muséal français. S’il loue l’efficacité de la préemption offerte aux musées, il reconnaît aussi l’utiliser à bon escient et ne refuse pas d’entrer dans le jeu classique des enchères, surtout pour des documents. S’il achète dans de nombreuses maisons de ventes, il suit tout particulièrement la parisienne Coutau-Bégarie, qui avec l’experte Georgina Letourmy-Bordier, propose une très belle offre. Autre atout et non des moindres : le prix peu élevé de ces objets. Une chance parce qu’il s’agit de petites et – pour les éventails – fragiles choses. Il faut donc en disposer d’un grand nombre pour qu’elles soient visibles et pour qu’elles puissent être exposées par roulement. Leur matière impose des temps de repos. Sa politique d’acquisition de pièces historiques se fonde ainsi sur trois pôles, matériaux, chronologique et géographique tournant autour du même axe : la diversité.


 

Henri Hamm (1871-1961), bouton art nouveau «Papillon» en corne gravée et métal, années 1910, 7 x 4,5 cm. Acquis par la voie de la préempti
Henri Hamm (1871-1961), bouton art nouveau «Papillon» en corne gravée et métal, années 1910, 7 4,5 cm. Acquis par la voie de la préemption chez Coutau-Bégarie le 8 février 2019 pour 1 674 €.


Les maîtres du vent
Éventails, boutons et parures illustrent le secteur de la mode, objets de table, nécessaires et objets religieux, celui des arts décoratifs et les coquillages, l’histoire naturelle. Depuis son arrivée en 2017, le conservateur déroule ses achats avec une mémoire infaillible et une précision scientifique, ses renoncements aussi comme cet éventail en nacre de Jules Vaillant (1836-1900) – l’un des tabletiers phares de la ville –, qu’il a dû laisser partir à Los Angeles, son résultat de 25 000 € grevant trop son pécule. Vaillant est un maître de la sculpture, tellement renommé qu’il collabore avec les artistes les plus connus, Eugène Lami par exemple. Il est l’un des premiers à graver ses initiales dans la matière, un détail d’importance pour leur attribution. Heureusement, Florentin Gobier a pu se rattraper en 2019 avec un modèle de mariage à la feuille peinte d’une scène charmante, Un mariage en Italie et avec un Valmon, une pièce signée, ornée de roses épanouies. Celui-ci a un impact tout particulier puisqu’il s’agit de la toute première préemption, effectuée en septembre 2017. Un nécessaire de Biennais, acheté de gré à gré chez Ader en novembre 2019, est venu compléter ces pièces. Le directeur du musée déroule ensuite les feuilles en soie peinte, les brins, les montures, tous éléments patiemment amassés car ils constituent l’âme même de l’éventail, et sont nécessaires à sa compréhension. Signe d’élégance, cet accessoire est prépondérant dans ses achats, il est le fleuron de l’artisanat de la petite cité. De bois, d’ivoire ou de nacre, les brins façonnés, sculptés et rehaussés par des ouvriers ayant développé une grande habileté, sont l’architecture qui va venir accueillir la feuille. Lors de la toute récente vente du 5 juin de Coutau-Bégarie, ce ne sont pas moins de douze pièces qui ont intégré les collections locales, dix acquisitions et deux préemptions, les éventails Didon et Énée, à la rare monture en ivoire au montage «en pagode» (1 803 €), et Les Roses épanouies, à la monture en écaille blonde, signée «N. Guy», sans doute Louis-Honoré Henneguy (actif de 1875 à 1911), emporté pour 2 962 €. Pendant le confinement, chez Tajan, il a repéré on line un médaillon Libellule de René Lalique, en corne, qu’il a pu emporter pour 2 860 € seulement. La collection de Fjerdingstad passée chez Ader, le 16 octobre 2019, est un regret : il aurait aimé enchérir mais n’avait pas le budget et juge trop compliqué pour l’instant de faire comprendre l’intérêt d’acquérir des œuvres d’un Danois. Il est conscient qu’il doit avancer petit caillou par petit caillou, attendre encore pour l’écaille piquée, beaucoup trop chère, mais la dynamique est aujourd’hui bien enclenchée et déjà, la rentrée annonce une moisson prometteuse. Un vent nacré s’est levé !

 

à savoir
Musée de la Nacre et de la Tabletterie,
51, rue Roger-Salengro, 60110 Méru, tél : 03 44 22 61 74.
www.musee-nacre.fr
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