Le musée de la Libération de Paris : l’engagement en mémoire

Le 19 septembre 2019, par Sarah Hugounenq

Hier confidentiel, le musée de la Libération de Paris renaît transformé, non sans mal, en un lieu de mémoire incontournable sur la Seconde Guerre mondiale et la Résistance. Incarné et unifié, le parcours déroule un discours qui résonne au présent.

Le musée de la Libération de Paris - musée du Général Leclerc - musée Jean Moulin.
© Pierre Antoine

Jamais ils ne se croisèrent. L’un, d’une famille radicale-socialiste tournée vers les arts, s’est dirigé vers la haute fonction publique de la République. L’autre, d’extraction artistocratique et d’un père anti-républicain, a reçu une éducation religieuse entre deux parties de chasse, avant de se destiner à l’armée. Pourtant, Jean Moulin et Philippe de Hauteclocque, qui allait devenir le général Leclerc pendant la Seconde Guerre mondiale, ont chacun concouru à la libération de la France. Par les hasards des donations, ils dialoguent depuis vingt-cinq ans au sein d’une institution bicéphale, le mémorial du Général Leclerc et de la Libération de Paris associé au musée Jean Moulin. Conscient des différences séparant les deux hommes, et qui obligeaient le parcours à quelques contorsions, l’établissement public Paris Musées a décidé en 2017 de refondre ce lieu confidentiel du quartier de Montparnasse pour le faire resurgir, 20 M€ plus tard, à Denfert-Rochereau, le jour de la commémoration du 75e anniversaire de la Libération de Paris, le 25 août dernier.
Respect des clauses
L’endroit, bien que plus petit, n’est pas anodin. Outre une localisation plus passante, située face à l’entrée des Catacombes (500 000 visiteurs annuels, contre 10 000 pour le musée de la Libération), le choix des pavillons Ledoux, parcelle de l’enceinte des Fermiers généraux de 1785 occupée depuis par les services des parcs et jardins de la Ville de Paris , se trouve sur le trajet de la 2e division blindée lors de son entrée dans Paris, mais cache aussi l’abri anti-aérien que le colonel Rol-Tanguy, chef des FFI (Forces françaises intérieures), investit le 20 août 1944 pour en faire son poste de commandement. «Auparavant, le musée était scindé en deux bâtiments distincts, l’un consacré à Jean Moulin, l’autre au général Leclerc, se souvient Delphine Lévy, présidente de Paris Musées, qui a sous tutelle la nouvelle entité. Nous voulions rompre cette division pour raconter l’histoire de manière homogène et chronologique, avec Paris comme fil conducteur. Nous bénéficions en France d’une diversité de musées sur cette période : le musée de l’Ordre de la Libération, celui de la Résistance nationale ou celui du Débarquement. Il fallait nous identifier». Ce glissement judicieux vers un propos unifié et thématique, qui se retrouve dans le changement subtil de titre, passant d’un diptyque à un triptyque (musée de la Libération de Paris - musée du Général Leclerc - musée Jean Moulin), ne s’est pas fait sans mal. Le musée est lié aux clauses des donations ayant conditionné sa création en 1994. Pour commémorer le 50e anniversaire de la Libération, la fondation Maréchal Leclerc de Hauteclocque donnait à la Ville son fonds historique consacré au général Leclerc et à la 2e division blindée. Cette collection d’objets, de photographies et d’archives venait faire écho avec le legs en 1983 d’Antoinette Sasse, résistante et amie de Jean Moulin, conditionné par l’ouverture d’un musée au nom du chef de la Résistance.

 

La 2e division blindée place Denfert-Rochereau, le 25 août 1944.
La 2e division blindée place Denfert-Rochereau, le 25 août 1944.© Fonds A. Sasse, musée de la Libération de Paris - musée du Général Leclerc - musée Jean Moulin (Paris Musées)

Grande et petite histoire
La volonté de la Ville d’un discours harmonisé sur le conflit se voyait donc contrainte par l’impossibilité d’effacer la prééminence de ces deux protagonistes dans le parcours. «Pour rendre celui-ci lisible, nous l’avons articulé autour de la question de l’engagement, extérieur pour l’un, intérieur pour l’autre, et de questionner cette notion, y compris dans sa manière de résonner aujourd’hui», nous indique Sylvie Zaidman, directrice du musée. Les deux pavillons historiques ont été restaurés et reliés par une cour pour organiser la circulation, tandis que la scénographe Marianne Klapisch a joué avec le rythme des éclairages afin d’accompagner le visiteur, de la pénombre de l’Occupation à la lumière progressive de la Libération. «Le parc muséal de Paris Musées est en travaux : Carnavalet, la maison de Victor Hugo ou, récemment, les Catacombes… Mais il serait une erreur d’inclure la rénovation et le déménagement du musée de la Libération dans la même dynamique, nous explique Christophe Girard, premier adjoint à la Mairie de Paris en charge de la culture. Lorsque la veuve de Rol-Tanguy est venue en 2013 présenter à Anne Hidalgo les plans de cet abri, la future maire s’est montrée préoccupée par la disparition des témoins et de la connaissance du conflit. Les attentats de 2015 ont été un électrochoc qui lui a rappelé que la mort pouvait revenir à Paris à tout moment. En ce sens, il est important de mettre en avant la diversité des personnalités et des parcours de ceux qui se sont engagés à l’époque». Séquencé en trois parties, «Le monde en guerre» à partir de 1935, «Des valeurs à défendre», sur la collaboration et la Résistance, et «Des engagements décisifs», aboutissant à la narration jour après jour de la bataille de Paris, le parcours s’appuie sur quelque trois cents objets du quotidien, parmi les sept mille que compte la collection. De l’ardoise d’écolier et son message pétainiste aux sabots de bois des Parisiens, ces témoignages racontent la grande histoire à travers la petite. L’ensemble est entrecoupé des affaires personnelles du général Leclerc et de Jean Moulin, dont l’agenda qu’il aurait eu sur lui lors de son arrestation ce qui n’est pas sans relever d’un certain fétichisme.

 

Portrait d’Antoinette Sasse, années 1930.
Portrait d’Antoinette Sasse, années 1930.© Fonds A. Sasse, musée de la Libération de Paris - musée du Général Leclerc - musée Jean Moulin (Paris Musées)

Parler au présent
Choisir le thème aussi atemporel qu’universel de l’engagement comme fil rouge vise à rappeler combien la transmission de l’histoire du conflit est formatrice. «Mon principal défi, confie la directrice, est de parler au mieux aux gens et faire résonner mon propos au présent». Le pari est relevé. À grand renfort de films d’archives, de tableaux tactiles, de dispositifs en réalité augmentée et d’enregistrements sonores, le parcours rend palpable la vie sous l’Occupation. Les portraits des petits et grands protagonistes du conflit, qu’ils soient engagés de la première heure ou simples héros d’un jour, émaillent l’ensemble de la visite et incarnent le discours. Enfin, la descente d’un long escalier, goulot de l’abri anti-aérien que Paris avait construit dès 1938 pour se prémunir d’une attaque chimique, achève de rendre l’Histoire présente, et donc de nous avertir. Probablement trop rares tant leur parole est d’or, les témoignages des anciens combattants et en particulier des résistantes, dont le rôle a largement été réévalué par la recherche récente, donnent corps à une période pas aussi reculée que certains pourraient le penser. Narratif, le parcours ne fait pas toujours l’économie d’un certain lyrisme dans les textes des salles : «Il faut bien continuer à vivre», conclut l’un d’eux, loin de tout langage historique. Destinés à interpeller de manière vivante le visiteur sur les difficultés de l’Occupation et les conséquences de l’idéologie nauséabonde du IIIe Reich, ces panneaux se montrent prudents sur la Collaboration, parfois minimisée au profit d’une France résistante. Comment en vouloir à un musée attaché à défendre la mémoire de deux figures de la France libre ? De plus, la municipalité a de quoi être échaudée après la vive polémique ayant éclaté en 2008 lors de l’exposition des photographies d’André Zucca, «Les Parisiens sous l’Occupation», à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris. Dénuée de tout avertissement sur le contexte des prises de vue, celle-ci avait été perçue comme un relais de la propagande nazie, au point d’en faire oublier que, malgré tout, cette vision d’un Paris chic et festif était aussi l’une des facettes de la réalité. L’intelligence du musée à insister sur l’hétérogénéité des hommes et des femmes qui, par-delà leurs différences, ont contribué à la victoire deviendrait magistral si ce thème de l’engagement était approfondi jusque dans ses ambivalences.

à voir
Musée de la Libération de Paris musée du Général Leclerc musée Jean Moulin,
4, avenue du Colonel-Henri-Rol-Tanguy, Paris XIVe, tél. : 01 40 64 39 44
www.museeliberation- leclerc-moulin.paris.fr 
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